Puisque toute critique de la militarisation européenne déclenche immédiatement l’accusation de “complaisance avec Moscou”, petit rappel : dénoncer les manœuvres de l’OTAN n’implique aucun soutien à Poutine ; documenter les chiffres de la militarisation occidentale n’est pas faire l’apologie de Moscou ; exposer la mécanique par laquelle les dirigeants européens préparent méthodiquement une boucherie dont nous serons la chair à canon, ce n’est pas prendre fait et cause pour les clans dirigeants de la bureaucratie et de l’oligarchie russes.
Mais rappelons surtout les faits. L’OTAN, ce sont 13 400 milliards $ mobilisés d’ici 2035. Objectif affiché : 5% du PIB pour tous les membres. Production d’obus multipliée par 8 (2,4 millions par an, bientôt 3 millions). Et Mark Rutte d’appeler explicitement à la généralisation de “l’état d’esprit de guerre” (1) et, tandis que le Conseil OTAN-Russie est dissous, brûlant ainsi le dernier pont diplomatique, l’amiral Cavo Dragone de théoriser des “frappes préventives défensives” (sic)… (2)
Cette semaine, en Allemagne : 50 milliards € d’armement approuvés à huis clos, soit le plus important achat militaire de l’histoire du pays. Objectif : doubler les dépenses de défense à 650 milliards € entre 2025 et 2030. Pour le permettre, Friedrich Merz a même supprimé les limites d’emprunt constitutionnelles pour l’armée : plus de plafond budgétaire, plus de contrôle démocratique ! Et Boris Pistorius, sans frémir, de fixer une date butoir : “Nous devrions tout faire pour être prêts en 2029”. D’où le passage de 183 000 à 460 000 soldats mobilisables, la conscription réactivable “si nécessaire” et la construction à travers l’Europe de 13 usines d’armement Rheinmetall…
En Pologne, ce sont 4,7% du PIB qui sont dépensés pour l’armée (plus que les États-Unis !). Objectif inscrit dans la Constitution : 230 000 soldats prévus pour la fin 2025 (3). Du côté des Pays baltes et sur le “flanc Est”, ce sont 8 pays (Finlande, Suède, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Roumanie et Bulgarie) qui coordonnent leurs capacités, exigent 5% du PIB comme nouvelle norme et réclament une part substantielle des 130 milliards € prévus pour la défense dans le prochain cadre budgétaire de l’UE. Le Premier ministre finlandais Petteri Orpo a même utilisé la projection de troupes russes réparties à sa frontière (pourtant logique si accord de paix il y a) pour capter 1,5 milliard € de fonds européens inutilisés…
En France, la militarisation, ce sont un Service national “volontaire” (3000 jeunes en 2026, 50 000 en 2035), un budget militaire qui a explose, le ministère de la Santé qui prépare les hôpitaux à accueillir des centaines de milliers de blessés de guerre, une production de canons Caesar doublée, la Fonderie de Bretagne réorientée vers production d’obus… En Italie, ce sont 33 milliards annuels pour l’armée, un “Comité pour la culture de la défense” mobilisant intellectuels et journalistes, et à Gioia del Colle, on fait même défiler des enfants du primaire en gilets pare-balles…
Et que fait la Russie pendant ce temps ?
Côté déclarations : le 17 décembre, Poutine a qualifié d’“hystérie” et de “mensonges” les appels occidentaux à se préparer à un conflit avec la Russie. Dmitri Peskov qualifie les propos de Rutte d’“irresponsables” et explique que le Secrétaire général “ne saisit tout simplement pas la réalité de la situation”. Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères, a offert des garanties écrites que Moscou n’avait aucun plan agressif contre l’OTAN. La Russie a aussi proposé de confirmer légalement qu’elle n’avait pas l’intention d’attaquer les membres de l’OTAN ou de l’UE, son vice-ministre des Affaires étrangères Sergueï Riabkov ayant réaffirmé lundi 22 décembre que Moscou était prêt à inscrire de telles garanties de non-agression dans un document contraignant (4).
Côté réalité : la Russie est embourbée en Ukraine avec près d’un million de victimes (morts, blessés, invalides), une inflation à 22% qui menace de paralyser l’économie, un budget militaire de 70 milliards mais dévorant la moitié des dépenses publiques et 40 000 hommes par mois envoyés à l’abattoir pour compenser les pertes. Et pendant que les oligarques sortent 253 milliards $ du pays, 13 millions de Russes ne peuvent plus payer leurs dettes et le régime recrute sa chair à canon dans les régions déshéritées avec des contrats qui représentent des années de salaire moyen…
Naturellement, objectiver l’asymétrie ne fait pas du dictateur russe un progressiste ni un rempart contre l’impérialisme. Poutine incarne une bureaucratie parasitaire héritière de celle qui a étranglé la révolution d’Octobre sous Staline et qui depuis un presque un siècle pille l’économie russe. Une bureaucratie criminelle qui n’a jamais cessé de chercher à s’entendre avec l’impérialisme pour maintenir son ordre – de Yalta où Staline et Churchill se sont partagé l’Europe en 2 mn, aux demandes répétées de Poutine d’intégrer le FMI, l’UE et même l’OTAN dans les années 2000. La bureaucratie russe a depuis toujours aspiré à être reconnue comme puissance collaborant au maintien de l’ordre mondial, jamais à le renverser.
Pour rappel, en janvier 2022, soit un mois à peine avant d’envahir l’Ukraine, elle a envoyé ses troupes au Kazakhstan pour sauver un dictateur menacé par la révolte ouvrière et ainsi protéger les trusts pétroliers occidentaux. Elle a même offert des bases en Asie centrale aux avions américains bombardant l’Afghanistan…
La nature réactionnaire du régime de Poutine n’est pas discutable, la brutalité criminelle de la bureaucratie russe est prouvée et largement documentée. Mais que savons-nous qui prouve que la Russie se prépare activement à une guerre d’expansion ? Rien. Faut-il pour autant croire sur parole les dirigeants de l’impérialisme européen sur la réalité de cette “menace” ?
Je préfère, pour ma part, rappeler que si les puissances européennes ont, quant à elles, structurellement besoin de cette guerre, ce n’est pas pour “se défendre” d’une attaque qui ne viendra pas, mais parce que le capitalisme en crise ne trouve plus d’autre issue à ses contradictions : cette mobilisation colossale ne répond à aucune menace réelle et immédiate, mais elle crée les conditions matérielles d’une guerre nécessaire (5).
Et donc, aujourd’hui, mettre en scène la menace russe et essayer de faire vibrer la corde patriotique n’ont pas d’autre but que de préparer les esprits et les corps à cette nécessité. Sans doute les généraux médiatiques ne savent-ils pas grand-chose de “l’embrasement généralisé” qui vient, mais ils travaillent à le rendre acceptable.
Et ça marche, en partie au moins : les gouvernements, les états-majors, les médias ont réussi à installer l’idée que l’on doit avoir peur de la Russie et qu’il faut se défendre. Le retour du service militaire n’est pas mal vu, l’augmentation des budgets militaires non plus…
Personne ne peut dire pour le moment quels seront les protagonistes d’une guerre généralisée, ni même si elle aura lieu, mais une chose est certaine : ceux qui construisent activement et méthodiquement cette guerre ne sont pas aujourd’hui à Moscou mais à Paris, Berlin et Bruxelles. Quant à la bureaucratie russe, si elle tente de maintenir son pouvoir parasite brutalement, criminellement, en écrasant son propre peuple et celui d’Ukraine, elle n’a péniblement conquis que 19,1 % de l’Ukraine après 3 ans de guerre intensive…
Le dire, ce n’est pas faire le jeu de Poutine, c’est appeler à désigner clairement ceux qui, dans nos propres pays, s’emploient à pousser l’humanité dans une nouvelle guerre mondiale.
(1) Le 20 décembre 2025, Kyrylo Budanov, chef du renseignement militaire ukrainien, a annoncé que la Russie a “accéléré ses plans d’agression contre l’OTAN, avançant son calendrier de 2030 à dès 2027” – les pays baltes seraient “cibles pour l’occupation”, la Pologne pour “des frappes”. Aucune preuve fournie, juste une théorie sur les “contraintes géographiques” : la Russie serait “bloquée” partout sauf à l’ouest, donc obligée d’attaquer l’Europe. Mouarf : comme si une Russie embourbée depuis 3 ans en Ukraine, ayant perdu un million d’hommes pour conquérir 19% du territoire, pouvait matériellement préparer l’invasion simultanée de membres OTAN. Au même moment, 6 sources anonymes des agences de renseignement américaines expliquent sans rire via Reuters que “Poutine a l’intention de capturer l’ensemble de l’Ukraine et de reprendre des parties de l’Europe qui appartenaient à l’ex-URSS” – déclaration publiée exactement pendant que les émissaires de Trump (Witkoff, Kushner) négociaient à Miami avec l’émissaire du Kremlin. Le représentant démocrate Mike Quigley enfonce le clou : “Les renseignements ont toujours indiqué que Poutine en veut davantage”. Là non plus, aucune preuve, ni aucun document, juste des affirmations qui tombent miraculeusement au moment où l’Allemagne vote 50 milliards d’armement, l’OTAN approuve 3 milliards de budgets, 8 pays réclament 5% du PIB et où des négociations de paix sont en cours. Ils voudraient saboter toute possibilité de négociation en créant l’urgence (“2027, c’est dans deux ans !”), justifier la poursuite de la guerre (Budanov a intérêt à ce que l’aide occidentale continue), et légitimer les milliers de milliards mobilisés (les agences US servent le complexe militaro-industriel, pas Trump)… qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Bref, une propagande bien synchronisée pour que la machine de 2029-2030 vers la guerre continue de tourner… Même logique dans la semaine de Noël 2025 : Mark Rutte a répété cette semaine que “l’Ukraine devait rester forte pour empêcher Poutine d’attaquer les membres de l’alliance”, exhortant les nations OTAN à augmenter leurs dépenses comme convenu à La Haye. Et les “évaluations des services de renseignement” indiquent que “la situation sécuritaire pourrait devenir dangereuse dès 2027” – reprenant donc la date de Budanov (2027) comme si c’était un fait établi.
(2) Le Vice-amiral Mike Utley, commandant du Commandement maritime allié de l’OTAN, a déclaré à Bloomberg que “l’alliance manque de résilience pour un conflit prolongé avec la Russie malgré des capacités militaires supérieures” (19 décembre 2025). Il reconnaît que “les pays membres ont identifié le problème et prévoient d’investir pour augmenter l’endurance”. En clair : l’OTAN peut écraser la Russie militairement en quelques semaines ou mois, mais ne peut pas mener une guerre longue de type 1914-1918 ou 1939-1945 sans risquer l’effondrement social interne. C’est exactement pour cela qu’ils construisent la “résilience” : pas pour se défendre d’une attaque russe, mais pour pouvoir mener une guerre offensive prolongée sans que leurs sociétés ne s’effondrent ou ne se révoltent. Les 5% du PIB, les stocks d’obus, la conscription, les hôpitaux préparés pour “centaines de milliers de blessés”, la “culture de défense” mobilisant intellectuels et journalistes – tout cela vise à construire l’acceptation sociale d’une boucherie de masse. Utley ne dit pas “nous risquons d’être attaqués et ne pourrions pas nous défendre” – il dit “nous avons la puissance de feu pour attaquer et gagner rapidement, mais pas encore l’infrastructure matérielle et sociale pour tenir si ça dure”. C’est la parole d’un état-major qui prépare l’offensive, pas la défense.
(3) Radosław Sikorski, ministre polonais des Affaires étrangères, a toutefois déclaré lundi 22 décembre 2025 que “la Russie est peu susceptible de prendre le risque d’un conflit militaire avec l’OTAN après avoir subi jusqu’à un million de pertes en Ukraine”, ce qui a “gravement affaibli ses forces armées” et “nécessitera des années pour les reconstituer”. Autrement dit, le ministre des Affaires étrangères d’un des pays les plus bellicistes de l’OTAN (Pologne : 4,7% du PIB pour l’armée, veut imposer 5% à toute l’alliance) vient de confirmer que la Russie était épuisée, affaiblie, matériellement incapable de mener une guerre contre l’OTAN pour des années. La contradiction est flagrante : d’un côté on mobilise des milliers de milliards pour une menace “imminente” (2027-2030), de l’autre même les bellicistes reconnaissent que cette menace est matériellement inexistante pour des années. A moins que Sikorski ait lâché la vérité involontairement : si la menace russe est inexistante pour des années, alors les 4,7% polonais, les 5% exigés, les 650 milliards allemands, les 13 400 milliards ne servent pas à “se défendre”, ils servent à construire une capacité offensive de l’OTAN pour 2029-2030…
(4) Sergueï Riabkov, vice-ministre russe des Affaires étrangères, a averti mardi 23 décembre que “la stabilité stratégique avait atteint le bord de l’abîme”, les actions occidentales fin 2024 et début 2025 poussant la Russie et l’OTAN vers “une confrontation militaire directe entre puissances nucléaires aux conséquences catastrophiques”. Crsintes formulées alors que le traité New START — le dernier accord de contrôle des armements nucléaires encore en vigueur entre USA et Russie — doit expirer le 5 février 2026…
(5) Cette nécessité n’est pas une abstraction idéologique mais découle des contradictions objectives du capitalisme européen en phase de déclin accéléré. L’Europe occidentale perd rapidement son influence mondiale : elle ne représente plus que 15% du PIB mondial (contre 30% dans les années 1990), sa part dans le commerce international s’effondre face à la Chine, et son modèle économique basé sur l’énergie russe bon marché et les exportations vers la Chine s’est effondré. L’Allemagne, locomotive traditionnelle, est en récession structurelle : désindustrialisation accélérée (fermetures d’usines BASF, Volkswagen, ThyssenKrupp), énergie 3 à 4 fois plus chère depuis la rupture avec le gaz russe, compétitivité perdue face aux industries américaines et chinoises. La France n’est pas en reste : déficits abyssaux, dette qui explose, services publics saccagés, déclassement industriel continu. Face à ces contradictions insolubles dans le cadre du marché “normal”, la guerre redevient la solution économique. Premièrement, elle permet de relancer l’accumulation par la destruction massive : comme l’a cyniquement résumé Henry Kravis (cofondateur KKR), “ces périodes de chaos ont toujours été le meilleur moment pour investir”. La reconstruction post-guerre représente des milliers de milliards de profits garantis – Trump voit déjà des “clubs Med” dans les ruines de Gaza, on calcule qui paiera la reconstruction de l’opéra de Marioupol, Erik Prince relance son “business de la guerre” en RDC. 2. l’économie de guerre suspend les règles normales du capitalisme : fin des limites d’emprunt (Merz en Allemagne), budgets militaires sans plafond, discipline sociale renforcée par “l’effort de guerre”, profits garantis pour le complexe militaro-industriel (Rheinmetall, Thales, Dassault), captation de l’épargne publique vers l’armement plutôt que vers services publics “improductifs”. 3. la guerre permet de discipliner les concurrents et de redistribuer les cartes de l’influence mondiale. L’Europe cherche à se repositionner face à la Chine (principal concurrent économique) et face aux États-Unis (qui lui imposent de payer pour sa propre militarisation tout en captant les profits – voir les 400 millions annuels US pour l’Ukraine contre les centaines de milliards européens). 4. la mobilisation guerrière écrase la contestation sociale : comment revendiquer des hausses de salaires quand “la patrie est en danger” ? Comment contester les fermetures d’usines quand “il faut se serrer la ceinture pour l’effort de guerre” ? La guerre est le meilleur brise-grève, le meilleur destructeur de conscience de classe. Mais – et c’est crucial – cette “solution” ne fonctionne qu’à condition d’utiliser effectivement la puissance de feu accumulée. Les 13 400 milliards de l’OTAN, les 650 milliards allemands, les 5% du PIB, les millions d’obus, les centaines de milliers de soldats mobilisables – tout cela ne relance rien tant que ça reste en stock. Il faut la destruction massive pour créer le marché de la reconstruction, la guerre réelle pour justifier l’économie de guerre. C’est pourquoi les calendriers convergent tous sur 2029-2030 : non pas parce que “la Russie attaquera”, mais parce que c’est à cette date que la machine sera prête et que les contradictions économiques seront devenues insupportables. La prophétie autoréalisatrice est le mécanisme conscient par lequel le capital en crise se prépare à détruire massivement pour se relancer. Rosa Luxemburg l’avait déjà analysé il y a un siècle : le capitalisme en crise trouve dans la guerre “la solution finale de ses contradictions internes”. Mais cette fois, avec les armes de destruction massive accumulées, cette “solution” risque d’être effectivement finale pour l’humanité elle-même…
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