[notes pour une dérive contrôlée]

Vanguard / BlackRock / State Street : concentration terminale du capital

On n’a pas idée : Vanguard et BlackRock gèrent collectivement environ 25 000 milliards $ d’actifs. BlackRock a atteint un record historique de 14 trillions $ fin décembre 2025, tandis que Vanguard gère environ 11 trillions $. Avec State Street (5,7 trillions), ces 3 gestionnaires contrôlent donc près de 31 000 milliards, soit environ 25% du PIB mondial. En outre, ils figurent parmi les plus gros actionnaires déclarés de la majorité des entreprises du S&P 500, détenant collectivement entre 15 et 25% du capital de ces sociétés. Concrètement, cela signifie que Vanguard et BlackRock sont simultanément actionnaires dans tous les secteurs, actionnaires de toutes les compagnies aériennes américaines, de toutes les grandes banques, de tous les géants technologiques…

Conséquence de cette concentration : la détention croisée, par les mêmes entités financières, de parts substantielles dans des entreprises d’un même secteur, y compris des concurrents directs. Vanguard, BlackRock et State Street détiennent ensemble environ 18,8% d’Amazon (qui possède AWS, 30% du marché cloud mondial), 19,6% de Microsoft (qui possède Azure, 20% du marché), et 19,0% d’Alphabet (qui possède Google Cloud, 13% du marché). Donc 3 acteurs qui contrôlent 63% du marché mondial du cloud et qui partagent les mêmes principaux actionnaires. Comprendre : Vanguard, BlackRock et State Street votent dans les assemblées générales des 3 entreprises et, naturellement, ils n’ont pas intérêt à une guerre des prix entre elles. Et cela d’autant plus que cette propriété croisée s’étend aussi aux clients du cloud : Vanguard et BlackRock détiennent environ 9% d’Uber (qui paie Google Cloud), 8% de Netflix (qui paie AWS), etc. Ils captent donc des deux côtés : profits des fournisseurs cloud ET profits des entreprises clientes qui paient ces rentes…

Marx n’avait évidemment pas anticipé les algorithmes de trading haute fréquence ou les fonds indiciels passifs (1), mais son analyse de la « propriété fictive » des actions et de la séparation croissante entre propriété et gestion trouve dans la situation actuelle sa forme radicalisée (2) : des millions d’épargnants qui détiennent formellement les titres via leurs fonds de retraite, réalisant une socialisation technique de la propriété, mais Larry Fink (PDG de BlackRock) qui exerce le contrôle effectif sur 14 000 milliards de dollars en votant dans les assemblées générales de milliers d’entreprises… La propriété se fragmente et se disperse tandis que le contrôle se concentre, tandis que le capital devient un processus automate, un système cybernétique sans sujet véritable, où l’humain s’efface devant la logique des choses : Vanguard et BlackRock collectent l’épargne mondiale, investissent automatiquement selon les indices, les entreprises utilisent ce capital pour creuser des fossés infranchissables, génèrent des profits qui remontent aux actionnaires, nourrissent les fonds qui réinvestissent. C’est une réification plus poussée que ce que Marx décrivait : même la propriété devient algorithme…

Comment en est-on arrivé là ? Depuis les années 1980, épuisement de l’accumulation dans la production oblige, le capitale a du trouver d’autres terrains d’investissements rentables et s’est précipité dans la finance. Passage de l’accumulation productive vers la spéculation financière, de l’usine vers la Bourse, du profit industriel vers la rente financière. C’est dans ce contexte que Vanguard et BlackRock ont émergé : parce que les retraites sont passées de systèmes publics par répartition à la capitalisation privée, parce que l’épargne mondiale cherchait des placements, parce que la gestion indicielle passive offrait une solution « efficiente » à faibles coûts. Autre moment : la crise de 2008-2009. En quelques semaines, Larry Fink est devenu conseiller principal du Secrétariat au Trésor américain, de la Réserve fédérale, et des PDG de toutes les grandes banques en faillite, une accumulation de fonctions d’une rapidité sans précédent illustrant (plus explicitement que d’habitude) la porosité totale entre pouvoir financier privé et appareil d’État. Et c’est ainsi que BlackRock a reçu des contrats pour « évaluer » la toxicité des actifs que l’État allait racheter avec l’argent public. C’était un peu comme si le renard gardait le poulailler, l’évaluait, et, en même temps, se payait sur la bête… Résultats : l’appareil d’État financier – Trésor, Fed, régulateurs – est devenu, de fait, département externe de Wall Street. L’État ne régule plus le capital financier, il en est la perfusion permanente. Le système est cliniquement mort mais maintenu en vie par interventions massives.

Le système est cliniquement mort mais, dans les poches de la classe possédante, grâce à cette perfusion qu’on nous a présentée comme vitale (on sait aujourd’hui pour qui), se sont accumulés des milliers de milliards cherchant désespérément des terrains d’exploitation rentables. 2 terrains possibles d’expansion aujourd’hui. L’IA d’une part : début février 2026, Amazon, Alphabet, Meta et Microsoft ont annoncé des plans d’investissement collectifs dépassant 650 milliards de dollars pour l’année, essentiellement dans l’IA — montant astronomique qui a provoqué une chute boursière tant il dépasse les capacités de rentabilisation à court terme (3). L’exemple d’OpenAI, valorisé 500 milliards de dollars avec un modèle économique incertain et un circuit d’investissement incestueux (Nvidia investit dans OpenAI pour qu’OpenAI achète des puces Nvidia), illustre cette dynamique spéculative devenue de plus en plus autonome. D’autre part, après la tokenisation de la finance (cryptomonnaies, ETF Bitcoin dans lesquels Vanguard et BlackRock investissent désormais massivement), la tokenisation de la vie : attention, relations sociales, temps de vie transformés en actifs négociables. Le processus est encore émergent, mais c’est la prochaine étape de la réification intégrale pour marchandiser ce qui échappait encore au capital…

Si le capitalisme est effectivement devenu un système computationnel autoréférentiel hyper-concentré, où la propriété elle-même est devenue fonction algorithmique, où 3 entités financières exercent une influence disproportionnée sur les conditions matérielles de toute activité cognitive numérisée, quelles sont les suites possibles de l’histoire ? 2 scénarios, à mon sens. Le premier est celui d’un capitalisme zombifié survivant artificiellement avant une nouvelle guerre mondiale et son lot de destructions nécessaires… Le second est une rupture révolutionnaire. Marx, en effet, en identifiant correctement la tendance à la concentration comme loi du système, avait également compris que l’issue ne pouvait pas relever de quelques correctifs dérisoires, mais seulement d’une révolution sociale totale…

Le premier scénario ne conduit pas nécessairement au second. Mais l’absence du second garantit l’avènement du premier – et il sera sponsorisé par Vanguard, BlackRock et State Street.


(1) Les fonds indiciels effectuent des achats mécaniques d’actions, sans gestion active, sur la base du poids de chaque entreprise dans un indice boursier (S&P 500, MSCI World, etc.).

(2) Marx, Le Capital, Livre III, chapitre 23. Marx parle de « suppression du capital en tant que propriété privée dans les limites du mode de production capitaliste lui-même »…

(3) Arnaud Leparmentier, « Les Amazon, Alphabet, Meta et Microsoft prévoient d’investir plus de 650 milliards de $ en 2026 », Le Monde, 7 février 2026.


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