Si on dresse le tableau de la situation actuelle à l’aide des 3 signes conçus par Lénine pour définir la situation révolutionnaire – ceux d’en haut ne peuvent plus gouverner à l’ancienne, ceux d’en bas ne veulent plus vivre à l’ancienne, ceux du milieu basculent (1) –, ça se présente plutôt mal.
Certes, les 2 premiers signes sont partiellement présents : la crise de légitimité des démocraties libérales est massive, mais l’extrême droite fonctionne comme roue de secours, s’apprêtant partout à recomposer le pouvoir de la bourgeoise sous une forme autoritaire et nationaliste sans résoudre les contradictions. Quant à la misère, elle s’aggrave – précarité, chômage, inflation, déserts médicaux, logement… –, la guerre est dans les cartons, et celle-ci est prévue pour faire diversion nationaliste et amplifier la compétition au sein de la classe ouvrière. Le 3e signe est le grand absent : les classes moyennes salariées, objectivement prolétarisées depuis 20 ans, basculent vers les droites extrêmes ou l’abstention, et toujours pas d’alliance avec le mouvement ouvrier à l’horizon…
Mais il existe cependant des tensions que le capital ne parvient pas à absorber, n’est-ce pas ? – Non. Les mobilisations autour de Gaza, du climat, les grèves dispersées, la crise de légitimité institutionnelle : de tout ceci, pour le moment, le capital se brosse le nombril avec le pinceau de l’indifférence. Pas de Jetztzeit visible en 2026 – pour reprendre un concept de Walter Benjamin pour désigner ces présents où la contradiction atteint un seuil que le système ne peut traverser sans se transformer lui-même… Ce qui existe, en revanche, c’est ce que Benjamin appellerait l’amoncellement de ruines : une accumulation de défaites, une dégradation méthodique des conditions de vie — services publics saccagés, organisations détruites, culture de classe érodée, mémoire des luttes estompées, repères & références effacés… – sans que rien dans le présent immédiat ne permettent d’espérer mieux…
Bref : une situation pré-barbare au sens de Rosa Luxemburg – plutôt que pré-révolutionnaire. Pendant que les forces capables d’orienter l’humanité vers un dépassement qualitatif sont dans le coma (ou dans les isoloirs), le capitalisme, lui, produit activement les conditions du désastre globalisé…
(1) Formulés dans La faillite de la IIe Internationale (1915), repris dans La maladie infantile du communisme (1920).
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