Entre septembre et novembre 2025, une série d’annonces apparemment disparates a révélé la structure complète d’une mutation quasi civilisationnelle : l’achèvement de la transition du capitalisme de marchés vers un féodalisme algorithmique à rentes partagées.
En amont, BlackRock commence à déployer sa plateforme de tokenisation des actifs réels tandis que son USD Institutional Digital Liquidity Fund capte 500 millions $ quelques mois après son lancement, validant la demande institutionnelle pour les produits financiers tokenisés ; Block (Jack Dorsey) positionne Bitcoin comme infrastructure de privatisation du système monétaire international via sa stratégie « frais zéro » pour les commerçants acceptant les paiements crypto ; Kevin O’Leary, figure emblématique de Shark Tank et investisseur de renom, prédit que l’intelligence artificielle et la blockchain révolutionneront le commerce de détail, naturalisant cette mutation comme inévitable. Le 29 septembre 2025, Shopify s’intègre à ChatGPT via la fonction « Instant Checkout », connectant des millions de marchands aux 700 millions d’utilisateurs hebdomadaires de l’IA conversationnelle. Le 29 octobre, PayPal annonce son partenariat avec ChatGPT pour devenir son infrastructure de paiement à partir de 2026, l’action bondissant de 14% et la société lançant son premier dividende. Le 30 octobre, Amazon révèle que son assistant Rufus compte déjà 250 millions d’utilisateurs avec un taux de conversion supérieur de 60%, tout en discutant de partenariats avec agents IA tiers et en bloquant simultanément l’accès de ChatGPT à ses données (-18% de trafic), protégeant son activité publicitaire de 56 milliards $. Début novembre, JPMorgan tokenise un fonds de capital-investissement sur sa plateforme blockchain Kinexys (traitant 2 milliards $ quotidiens, 1 500 milliards $ depuis 2020), tandis que l’enquête Broadridge révèle que 63% des dépositaires offrent déjà des actifs tokenisés totalisant 33 milliards $, 30% supplémentaires s’y préparant sous 2 ans. Le 3 novembre 2025, la vague finale déferle : OpenAI annonce un accord de 38 milliards $ sur sept ans avec AWS, rompant son exclusivité avec Microsoft mais s’avérant engagé pour près de 600 milliards $ au total (AWS 38 milliards $, Azure 250 milliards $, Oracle 300 milliards $) ; Alphabet lève 22 milliards $ via émissions obligataires coordonnées par Goldman Sachs, JPMorgan, BNP Paribas et Deutsche Bank, s’inscrivant dans une vague d’endettement massif (Meta 30 milliards $, Oracle 18 milliards $, total 2025 : 141 milliards $ vs 127 milliards $ pour toute l’année 2024) finançant les 3 000 milliards $ d’infrastructure IA projetés d’ici 2028, dont 1 500 milliards $ par dette ; Microsoft annonce simultanément un accord multimilliardaire avec Lambda (GPU broker soutenu par NVIDIA ayant levé 1,7 milliard $) et 9,7 milliards $ avec IREN (data centers australiens) pour sécuriser allocations GPU et capacité computationnelle ; Verizon annonce l’accord « AI Connect » pour construire des chemins de fibre optique haute capacité connectant les data centers AWS, révélant la dépendance même d’Amazon à l’infrastructure télécom historique. Parallèlement, Microsoft abandonne sa plateforme publicitaire (Microsoft Invest) et transfère tous ses clients à Amazon DSP d’ici février 2026, Amazon investit 8 milliards $ dans Anthropic (créateur de Claude, concurrent d’OpenAI) et ouvre un complexe de data centers de 11 milliards $ pour ses workloads, et Amazon paie 1 milliard $ à Microsoft pour Microsoft 365 alors que Microsoft intègre Claude dans ses produits (GitHub Copilot, Azure AI).
Ces événements révèlent trois couches de verrouillage oligopolistique accomplissant l’intégration verticale totale de l’économie mondiale.
La 1re couche est infrastructurelle : NVIDIA contrôle 80%+ des GPU nécessaires à l’IA, 3 clouds (AWS 40% du marché, Azure 21.5%, Google Cloud) contrôlent l’infrastructure computationnelle, et les 1 500 milliards $ de dette contractée pour construire cette infrastructure créent une obligation structurelle de rentabilité maximale. OpenAI, présenté comme disrupteur, dépend structurellement de cette infrastructure oligopolistique (600 milliards $ engagés avec 3 fournisseurs), révélant que sa « stratégie multi-cloud » n’est pas une indépendance mais l’aveu d’une dépendance absolue : aucun cloud seul ne peut satisfaire ses besoins, et si les 3 s’entendent sur les prix, OpenAI n’a aucun pouvoir de négociation. La 2de couche est applicative : les agents IA (ChatGPT, Rufus… Claude ?) orchestrent le commerce via des plateformes (Shopify, Amazon Marketplace) et des systèmes de paiement (PayPal, Amazon Pay), transformant l’acte d’achat de décision comparative consciente en acceptation de recommandations algorithmiques opaques. Les 700 millions d’utilisateurs hebdomadaires de ChatGPT, les 250 millions d’utilisateurs de Rufus, et la croissance de 27% du volume de transactions Shopify révèlent que ce n’est plus expérimental mais l’économie réelle à l’échelle. La 3e couche est monétisatrice : Amazon DSP (qui absorbe Microsoft Invest) contrôle la publicité programmatique du web ouvert avec des deals exclusifs (Roku, Netflix, Spotify, Disney, 80 millions de foyers CTV aux USA), déterminant quels produits seront recommandés par les IA et utilisant des prix prédateurs (frais typiques 4-8%, Amazon 1% voire 0%) pour éliminer concurrents puis extraire rentes une fois position dominante acquise.
L’émergence de Lambda révèle une fragmentation encore plus grande : entre NVIDIA (fabricant GPU) et les clouds (AWS, Azure, Google), apparaissent des intermédiaires spécialisés – les « GPU brokers » – qui lèvent des milliards en capital-risque (Lambda : 1,7 milliard $), qui sont soutenus par NVIDIA lui-même, et qui construisent des « AI factories » à l’échelle du gigawatt pour garantir allocations GPU que les clouds n’obtiendraient pas directement face à la pénurie. Le 3 novembre 2025, Microsoft annonce simultanément un deal multimilliardaire avec Lambda et 9,7 milliards $ avec IREN (data center australien), révélant l’urgence de sécuriser des allocations GPU pluriannuelles dans une course où l’accès aux puces NVIDIA est le vrai goulot. Chaque couche supplémentaire (NVIDIA → Lambda → Microsoft Azure → OpenAI → utilisateurs) extraira sa rente, fragmentant la chaîne de valeur en tant d’intermédiaires que les barrières à l’entrée deviennent infranchissables : un concurrent devrait simultanément négocier accès GPU avec NVIDIA, convaincre brokers comme Lambda, construire ou louer data centers, développer modèles IA, créer applications, et capturer utilisateurs, le tout nécessitant des centaines de milliards de dollars et des années de relations établies…
Verizon révèle une couche infrastructurelle encore plus fondamentale : le réseau de fibre optique longue distance (backbone) connectant les data centers entre eux. Le 3 novembre 2025 (même jour que les annonces OpenAI-AWS, Microsoft-Lambda et Microsoft-IREN), Verizon annonce l’accord « Verizon AI Connect » pour construire des chemins de fibre haute capacité et faible latence reliant les data centers AWS, révélant qu’Amazon lui-même dépend des opérateurs télécoms historiques pour connecter son infrastructure. Sans ce réseau backbone, les data centers sont des îles isolées incapables de supporter l’entraînement distribué et l’inférence à grande échelle nécessaires à l’IA. Les opérateurs télécoms (Verizon 134,8 milliards $ de revenus 2024, Lumen qui a déjà signé 8 milliards $ en contrats fibre avec Microsoft, Amazon, Google et Meta) se repositionnent de la téléphonie traditionnelle vers « critical enablers of the AI-driven economy« , extrayant une nouvelle rente sur le trafic de données IA. Construire un réseau national de fibre concurrent prendrait des décennies (permis, droits de passage, construction physique), créant une barrière à l’entrée infranchissable contrôlée par quelques acteurs historiques. La chaîne de valeur se fragmente donc en au moins dix couches (énergie → hardware → réseau backbone → GPU brokers → data centers → cloud → IA → applications → commerce → paiement → publicité), chacune – qui dépend des autres – ayant pour but d’extraire sa rente, verrouillant ainsi le système dans un oligopole enchevêtré où même les géants comme Amazon dépendent de l’infrastructure télécom pour connecter leurs propres data centers.
OpenAI paie 38 milliards $ à AWS (Amazon), qui utilise ces revenus pour financer Anthropic à hauteur de 8 milliards $ (concurrent direct d’OpenAI créant Claude), tandis que Microsoft (qui a investi 13 milliards $ dans OpenAI) intègre Claude dans ses produits et paie 1 milliard $ à Amazon pour Microsoft 365, alors qu’Amazon paie OpenAI pour certains services et que tous dépendent de NVIDIA pour les GPU. Ces deals circulaires créent des barrières à l’entrée infranchissables : un nouvel entrant devrait simultanément construire une infrastructure computationnelle (3 000 milliards $), développer une IA de pointe (centaines de milliards), créer une plateforme commerce (des années d’effet de réseau), contrôler paiements (licences, régulations), et dominer la publicité (deals exclusifs avec tous les médias).
Ce qui émerge n’est donc pas une concurrence entre écosystèmes, mais un système d’interdépendances circulaires révélant un capitalisme de conglomérat post-concurrentiel.
Dans ce paysage, Amazon occupe une position unique d’intégration verticale totale : hardware (accès privilégié GPU NVIDIA + puces custom Trainium), infrastructure (AWS leader 40%), IA (Rufus 250M utilisateurs + Anthropic 8 milliards $ investis), commerce (Marketplace leader), paiement (Amazon Pay), publicité (DSP absorbant Microsoft). Amazon gagne donc quelle que soit l’issue : si ChatGPT domine, Amazon capte 38 milliards $ d’infrastructure ; si Claude domine, Amazon possède l’IA (8 milliards $ investis) ; dans tous les cas, commerce et publicité transitent par Amazon, et même les « concurrents » OpenAI et Anthropic dépendent de son infrastructure.
Quant aux banques traditionnelles (Goldman Sachs, JPMorgan, BNP Paribas, Deutsche Bank), elles ne sont pas menacées mais orchestrent la mutation : elles financent l’infrastructure via émissions obligataires (22 milliards $ Alphabet, 141 milliards $ total 2025), tokenisent les actifs (JPMorgan capital-investissement, BlackRock 33 milliards $ d’actifs tokenisés), et extraient des commissions sur toutes les opérations, occupant une position de rente quadruple (financement, tokenisation, intermédiation, contrôle réglementaire).
La tokenisation s’accomplit dans ce contexte non comme décentralisation mais comme technologie de classement, d’extraction et de verrouillage au service de la rente oligopolistique partagée.
BlackRock tokenise les actifs financiers, JPMorgan le capital-investissement, Shopify-PayPal-ChatGPT les flux commerciaux, Amazon-Rufus les intentions d’achat, mais tout repose sur l’infrastructure physique colossale financée par 1 500 milliards $ de dette à rembourser avec intérêts, transformant la tokenisation de possibilité technique en nécessité économique : pour rembourser (voir aussi ce billet), il faut extraire de la valeur agressivement via surveillance maximale (monétisation des données), commissions sur chaque transaction (commerce IA), vente d’accès à l’infrastructure (facturation cloud), et publicité ultra-ciblée (recommandations algorithmiques). La fragmentation apparente en tokens échangeables 24h/24 masquera une centralisation infrastructurelle extrême où 3 clouds (AWS, Azure, Google) contrôleront l’ensemble, eux-mêmes dépendant du monopole NVIDIA.
Les 93% de dépositaires engagés ou en préparation sur la tokenisation, la croissance de 27% du volume Shopify, les 250 millions d’utilisateurs Rufus avec +60% de conversion, et les 700 millions d’utilisateurs ChatGPT révèlent que la bataille est déjà gagnée : l’économie mondiale migre vers des protocoles privés opaques échappant au contrôle démocratique.
La dimension géopolitique achève le tableau : Alphabet lève en Europe (BNP Paribas, Deutsche Bank) pour ancrer l’infrastructure américaine dans le financement européen, créant une dépendance où les capitaux européens financent leur propre subordination à l’infrastructure computationnelle américaine (AWS, Google Cloud, Azure), tous contrôlés par acteurs privés américains (Amazon, Google, Microsoft) ayant accès privilégié au hardware américain (NVIDIA).
Ce qui se dessine n’est plus le capitalisme industriel du XXe siècle mais un féodalisme algorithmique où quelques seigneurs infrastructurels contrôlent les terres numériques sur lesquelles tout le reste doit s’établir, extrayant des rentes perpétuelles sur chaque activité économique désormais médiatisée par leurs protocoles privés.
La « concurrence » affichée entre géants cache un oligopole coopératif où le partage des revenus via deals circulaires prévaut sur la compétition pure : chaque acteur extrait sa rente sur sa position spécifique (Amazon sur infrastructure et commerce, Microsoft sur productivité, OpenAI sur interface IA, banques sur financement et tokenisation), et aucun ne peut être éliminé sans effondrer le système.
Les 3 000 milliards $ investis d’ici 2028 rivalisent avec les grands programmes infrastructurels historiques (New Deal, Plan Marshall), signalant un réarmement capitaliste pour contrôler l’économie du XXIe siècle comparable aux chemins de fer au XIXe ou au pétrole au XXe : celui qui contrôle l’infrastructure contrôle l’économie, et la tokenisation accomplira la migration de l’économie mondiale vers cette infrastructure privée dont les tuyaux appartiennent à un oligopole de conglomérats enchevêtrés.
L’IA, loin de provoquer une nouvelle disruption, accélère la consolidation oligopolistique de l’économie de plateformes et parachève la transition vers un capitalisme algorithmique à barrières infranchissables et à rentes partagées, où l’intégralité de l’existence économique deviendra flux de valeur automatiquement orchestré, capté et monétisé par quelques seigneurs numériques contrôlant simultanément le hardware, le cloud, les algorithmes, le commerce, les paiements et la publicité, accomplissant ainsi non la démocratisation promise mais la privatisation totale de l’infrastructure dont dépend désormais toute activité économique humaine.
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