Aucune convention n’est sacrée – c’est la seule règle.
Formulation
Quand une convention (1) devient mensongère, le travail formel la sécularise-t-il – la brise-t-il depuis l’intérieur –, ou la sacralise-t-il en la perfectionnant confortablement ? (2) On cherche la capacité formelle à reconnaître ce renversement et à l’assumer. Une sensibilité à l’instant précis où la fidélité à une forme devient complicité avec ce qui en elle est déjà mort.
2 échecs. La sacralisation : le travail continue par piété là où il aurait dû couper, perfectionne des conventions vidées, et le confort technique est alors le signe même de l’échec critique. La transgression mécanique : on rompt pour rompre. Mais dans un contexte où l’avant-garde est institutionnalisée, où la transgression est devenue le code dominant, rompre pour rompre est une convention comme une autre, reconnue avant même d’être examinée. Dans les 2 cas manque la même chose : la nécessité interne qui contraint de couper ici et de continuer là (voir P5).
3 précisions : 1) séculariser, ce n’est pas nécessairement rompre ; c’est d’abord cesser de tenir la convention pour naturelle ou éternelle. Une fois cette croyance dissoute, l’œuvre peut aussi continuer d’user d’une convention encore vivante comme outil et sans la fétichiser. La rupture n’est nécessaire que là où la convention est morte. 2) Séculariser n’est pas non plus rendre l’œuvre immédiatement intelligible – concession à la consommation –, ni la rendre inintelligible : le dilettantisme, l’hermétisme complaisant qui érige l’obscurité en convention nouvelle. L’intelligibilité n’est cependant pas un défaut à fuir systématiquement : une forme entièrement opaque ne résiste à rien. Ce qui est en jeu n’est donc pas le choix entre clarté et obscurité, mais entre assez de lisibilité pour que ce qui résiste se donne à lire et assez de résistance pour que cette lisibilité ne sombre pas dans le culinaire… 3) La sécularisation produit elle-même ses propres interdits, et ceux-ci peuvent à leur tour se naturaliser, oublier leur genèse historique et se faire passer pour des lois éternelles. La sécularisation retombe alors dans ce qu’elle avait combattu : l’interdit légitime devient tabou, la rupture nécessaire se fige en norme. Ce qui était une nécessité contrainte se transforme en code obligatoire (3).
Ce qu’il faut retenir : peut-on lire dans la forme le moment où ses propres règles ont été abandonnées depuis l’intérieur, sans concession au goût dominant ni bascule vers l’inintelligibilité gratuite ? Ou constate-t-on au contraire que la convention a été perfectionnée par piété, ou rompue par posture, sans que rien n’ait été contraint depuis le matériau ?
Illustrations
Haydn et la forme sonate. À son époque, la sonate n’est pas une convention épuisée mais un langage en devenir. Haydn ne la brise pas : il la travaille de l’intérieur, en joue, la déplace par l’humour, la surprise et la fausse cadence. Ni sacralisation (aucune piété) ni transgression (aucune rupture pour la rupture).
Le style du dernier Beethoven – tel qu’Adorno le décrit dans son essai Le style tardif de Beethoven (1937) – est un acte de sécularisation : les conventions classiques – résolution des dissonances, équilibre des périodes, trajectoire tonale prévisible – ne sont pas perfectionnées mais brisées.

L’inverse est Bouguereau, Cabanel : la grande peinture académique qui perfectionne confortablement ses conventions au moment précis où elles étaient devenues mensongères. Le confort technique comme signe de l’échec critique…
Joyce rend la contradiction lisible par la comparaison de 2 de ses œuvres. Ulysse l’intègre : le texte résiste à la consommation facile sans basculer dans l’hermétisme pur. Finnegans Wake pose la question limite : jusqu’où pousser la sécularisation sans rebasculer dans une sacralisation, celle de l’hermétisme pour lui-même ? Ce qui distingue Joyce du zombie formalism des années 2010 (voir P4), c’est l’origine de l’obscurité. Chez Joyce, elle naît du travail sur le matériau, la langue poussée à ses limites (étymologiques & sonores) ; dans le zombie formalism, elle est posée comme effet et sert de label calibré pour la foire…
(1) Une convention est une solution formelle devenue règle. Celle-ci devient mensongère quand elle continue de promettre ce que ni le matériau ni le réel ne portent plus (voir P4).
(2) Séculariser : traiter les conventions non comme des lois sacrées mais comme des outils historiques : s’en servir tant qu’ils servent, les briser quand ils mentent.
(3) Le sérialisme orthodoxe des années 1950 en est l’exemple canonique chez Adorno : ce qui fut, chez Schoenberg, une nécessité formelle arrachée à la tonalité épuisée, réifié en obligation doctrinale par ses héritiers, appelait à son tour une sécularisation…
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