[notes pour une dérive contrôlée]

Socialisme ou dictature algorithmique

« Mélancolie » (2025), Tursic & Mille

Ce qui s’annonce n’est pas une rupture avec le capitalisme que nous connaissons, mais sa pourriture devenue infrastructure.

Aujourd’hui, la possibilité technique que chacun exerce les fonctions autrefois réservées aux experts – ce que Marx analysait comme l’élément matériel rendant pensable l’abolition de la division capitaliste du travail – commence à atteindre avec l’IA son point culminant. Rédaction juridique, analyse, code, conception, recherche, traduction, expertise technique… tout ce qui exigeait des qualifications longues et coûteuses devient accessible à tous – et on n’a encore rien vu ! Cette transformation ne ressemble à aucune des précédentes : loin de produire l’élévation collective des qualifications que les révolutions techniques antérieures avaient fini par permettre, elle produira, d’un côté, la déqualification accélérée des couches autrefois protégées par leur expertise puis leur prolétarisation vers des boulots de supervision, vérification & correction ; de l’autre, l’hyperqualification rentière d’une élite restreinte captant la fraction de la plus-value qui ne remonte pas directement aux actionnaires…

Simultanément, la propriété de l’infrastructure qui prolétarise se concentre dans les mains d’une méga-bourgeoisie omnipotente qui se gave. En gros 6 entreprises américaines, quelques acteurs chinois, et toute la cognition mondiale dépend de leurs serveurs, de leurs modèles & interfaces. De fait, la contradiction entre socialisation potentielle des forces productives et concentration effective des moyens atteint aujourd’hui un niveau qu’aucun stade antérieur du capitalisme n’avait connue. Mais précisons : il ne s’agit pas seulement d’une concentration des infrastructures techniques, nous assistons surtout à l’appropriation privée de ce que Marx, dans le « Fragment sur les machines » (1857-1858), désignait comme le general intellect : le savoir social collectif objectivé dans le procès de production. Les LLM en sont la forme la plus achevée, cristallisation statistique d’une production cognitive accumulée dans les bibliothèques, les sciences, les conversations, les œuvres et les codes. Nous assistons à la privatisation à l’échelle planétaire d’un commun cognitif que l’humanité a mis des millénaires à constituer.

Problème : cette privatisation est ce qui rend la contradiction proprement ingérable. La promesse d’égalité des chances, la mobilité sociale, l’État providence, toutes les médiations qui permettaient au capitalisme du XXe siècle d’accommoder ses contradictions ont été progressivement saccagées depuis 40 ans, et ce qui en reste – même avec l’aide des partis et syndicats gestionnaires – ne pourra suffire pour absorber le choc social qui arrive. Il lui faudra autre chose.

Le premier de ces moyens, déjà à l’œuvre, est l’intensification massive du travail de domestication idéologique. Aux prophéties apocalyptiques américaines de Altman et Amodei, qui mettent le marketing de la peur au service de la valorisation de leur boîte, répond en France toute une production pseudo-critique qui occupe l’espace du débat sans jamais formuler la question matérielle de la propriété de l’infrastructure : réformisme éthique de Pingeot, catastrophisme techno-prophétique de Sadin, humanisme désespéré de Mondzain, pamphlet littéraire de Quentin, techno-réformisme de Welgryn et Alves Da Costa, revenu universel et formation continue à la Van Parijs (pour Altman et Musk, c’est cadeau), tribunes citoyennes pour un « numérique éthique », défenses bien intentionnées de la critique « mesurée et non radicale », appels au boycott individuel et aux sanctuaires sans WiFi… Tous ces discours, dans leur diversité apparente, partagent une fonction commune : occuper l’espace critique avec des analyses qui ne touchent pas au rapport de propriété. On débat de risque existentiel, d’éthique algorithmique, d’avilissement de l’humanité, de sanctuaires sans WiFi, de pacte faustien, de fonctionnalisme computationnel, de tout ce qu’on voudra, mais jamais du parasistime de la classe possédante.

Mais le bourre-mou idéologique a toujours ses limites face aux contradictions objectives. D’où le perfectionnement en cours du second moyen : la coercition technique généralisée. Tout est quasiment déjà en place : surveillance algorithmique des espaces publics par reconnaissance faciale, généralisation des identifiants numériques, biométrie planétaire, monnaies programmables permettant l’exclusion économique sélective, contrôle algorithmique des canaux de communication, police prédictive croisant des bases de données en temps réel, drones de surveillance, agents IA capables de détecter, suivre, analyser, classer en continu des comportements humains à grande échelle… Le peine croyable, c’est que c’est la même infrastructure technique qui automatise le travail cognitif et prolétarise la petite bourgeoisie qui fournit en même temps les outils de répression : ainsi Anthropic qui développe Mythos, capable de détecter des failles dans des systèmes informatiques, donc aussi de les exploiter ; ou Palantir, qui fournit ses services de surveillance aux armées américaines, à ICE, mais aussi aux Renseignements français (entre autres)…

Ce monde s’installe. L’IA n’en est pas la cause, pas plus que les lubies des tarés transhumanistes de la Silicon Valley – comme on voudrait nous le faire croire ; ce qui change avec l’IA, en revanche, c’est l’intensité de la contradiction qu’elle révèle et qu’elle creuse, et l’envergure des moyens que le capitalisme mobilise déjà pour saturer l’espace idéologique de bullshits qui empêchent de penser ce qui se passe. Qui empêche de penser, notamment, que l’enjeu n’est pas de boycotter, de moraliser, ou de tabler sur l’open-source ou un quelconque « revenu universel » compensatoire, mais, plus que jamais, de socialiser les moyens de production.


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