[notes pour une dérive contrôlée]

Septembre-novembre 2025 (2) | Le capitalisme entre en phase de tokenisation générale

[1 et 3]

Les 3 premiers mois de l’automne 2025 marquent apparemment le moment où la tokenisation cesse d’être un projet technologique pour devenir un fait accompli infrastructurel.

Entre septembre et novembre, 3 consortiums majeurs se sont constitués avec une simultanéité qui ne doit pas trop étonner : 1. la Tokenized Asset Coalition, regroupant désormais plus de 40 prédateurs, dont Coinbase, Circle et BlackRock, qui poursuit son travail de normalisation des « actifs réels tokenisés » ; 2. l’Ethereum Protocol Advocacy Alliance, qui réunit les principales équipes de protocoles pour sécuriser le cadre réglementaire de cette infrastructure ; et 3. le Blockchain Payments Consortium, formé début novembre par sept géants dont Solana, Polygon et Fireblocks, qui vient standardiser la couche des paiements en stablecoins. Une triple coordination (actifs, protocoles & paiements) donc, qui confirme l’installation méthodique par les acteurs dominants du capitalisme d’une infrastructure totale. Car quand un consortium annonce gérer collectivement 10 000 milliards de $ de volume annuel, quand les transactions en stablecoins atteignent 27,6 trillions en 2024 et dépassent déjà Visa et Mastercard, quand les projections convergent vers 18 à 30 trillions d’actifs tokenisés d’ici 2030, on n’est plus dans l’expérimentation, mais plutôt dans la refonte…

Ce qui se joue n’est pas simplement une « amélioration de l’efficacité » du système financier, comme le répète la rhétorique officielle des consortiums. La tokenisation opère une transformation ontologique : elle fait de l’abstraction algorithmique la forme primaire de toute entité économique.

Le token n’est pas une représentation numérique d’un actif qui continuerait d’exister indépendamment ailleurs, il devient l’être même de cet actif. Quand ces consortiums parlent de créer une “single source of truth”, ils ne décrivent pas un simple standard technique : ils revendiquent la réduction de toute réalité économique à un substrat algorithmique unique, observable, mesurable, programmable en temps réel. C’est exactement ce stade que Marx appelait la réification – la transformation des relations sociales en choses – poussé à son terme logique : la chose elle-même devient pure abstraction calculable, quantum d’information échangeable à l’infini. Chaque transaction génère des métadonnées, chaque mouvement de capital est immédiatement traçable, chaque actif s’auto-surveille. L’extraction ne porte plus seulement sur le travail, mais sur le simple fait d’exister économiquement dans l’espace tokenisé, où l’infrastructure elle-même prélève sa rente perpétuelle sous forme de frais de transaction, de données captées, de visibilité totale. (1)

Le plus frappant dans cette séquence de septembre à novembre 2025, c’est l’implication directe des institutions financières traditionnelles et des États. Ce n’est pas une disruption subie : c’est une refonte planifiée du capitalisme par ses propres élites. 9 grandes banques européennes forment un consortium pour émettre un stablecoin conforme à MiCA, dix banques américaines (Bank of America, Goldman Sachs, Citi) explorent l’émission de stablecoins adossés aux devises du G7, Visa et Mastercard intègrent activement le règlement en stablecoins dans leurs réseaux, et les banques centrales – de la BCE à la Banque de France – explorent les monnaies numériques de banque centrale tout en reconnaissant le rôle structurant des stablecoins privés. Le cadre réglementaire suit en temps réel : le GENIUS Act adopté aux États-Unis en juillet 2025 établit le premier cadre fédéral complet pour les stablecoins, la réglementation MiCA harmonise les crypto-actifs dans les 27 États membres de l’Union européenne. Cette synchronisation entre innovation technique, mobilisation des acteurs dominants et normalisation réglementaire révèle une convergence d’intérêts rarement observée à cette échelle.

La tokenisation n’est pas imposée contre les institutions existantes – elle est leur propre stratégie de mutation pour conserver leur centralité dans un monde où la finance devient infrastructure logicielle.

Dans le cauchemar qui vient, il ne restera pas beaucoup de marge de manœuvre pour des formes d’existence économique qui refusent cette réduction. Quand les consortiums annoncent vouloir « onboard the next trillion dollars of tokenized assets », ils décrivent une colonisation méthodique de tout l’appareil productif : immobilier, obligations, crédit privé, brevets, assurances, lettres de crédit commerciales. Le réel lui-même est en train d’être réécrit comme ensemble de tokens programmables, et cette réécriture s’accompagne d’une promesse d’efficacité maximale… et de démocratisation de l’accès au capital.

Derrière ce discours, se construit un monde où chaque geste économique sera médiatisé par une infrastructure algorithmique privée qui en captera la trace, en extraira la valeur, en programmera les possibles.

Personne n’y échappera. La résistance consistera à inventer et préserver quelque chose comme une autonomie cognitive dans le monde qui vient. Et surtout : s’employer malgré tout et de toutes ses forces vitales à renouer avec les idées, l’histoire et les luttes du mouvement ouvrier révolutionnaire. Car, en fait, il n’existe pas d’autres issues.


Note : les données citées proviennent de l’analyse croisée des annonces de la Tokenized Asset Coalition (septembre 2023-2024), de l’Ethereum Protocol Advocacy Alliance (2025), du Blockchain Payments Consortium (novembre 2025), ainsi que des rapports d’institutions financières (McKinsey, BCG, Citi, Standard Chartered) sur les projections du marché de la tokenisation

(1) Explication bis (car rien n’est simple) : le token comme représentation (modèle transitoire — c’est notre moment en 2025) : le token fonctionne comme certificat numérique pointant vers un actif qui continue d’exister indépendamment dans le monde « off-chain ». Exemple : un immeuble existe physiquement, est inscrit au cadastre, et un token atteste de sa propriété. Si le registre blockchain disparaît, l’immeuble et les titres de propriété juridiques traditionnels subsistent. Le token est ici un moyen d’échange de la propriété, mais pas la propriété elle-même. | Le token comme être même de l’actif (horizon des consortiums — et ça va très vite nous tomber dessus) : l’actif naît directement sous forme tokenisée, sans existence juridique ou économique en dehors du registre blockchain. Le registre devient la « single source of truth » — la seule source de vérité ontologique. La détention du token N’ATTESTE PAS de la propriété, elle EST la propriété. Exemple : une obligation émise directement « on-chain@ (comme celle de Goldman Sachs réglée en T+0). Si le registre blockchain disparaît, l’actif disparaît purement et simplement car il n’a jamais existé ailleurs. Ce que visent les consortiums, c’est précisément ce second régime : faire en sorte que les actifs naissent directement tokenisés, que leur existence soit native au registre algorithmique. C’est pourquoi ils parlent de « single source of truth » : non pas comme métaphore technique, mais comme projet ontologique. L’actif n’est plus représenté numériquement, il est constitué algorithmiquement. Sa matérialité (pour l’immobilier) ou sa réalité juridique (pour les titres) devient secondaire par rapport à son inscription dans le registre tokenisé. | Cette transformation est ce que j’appelle la réification terminale : non plus transformer des relations sociales en choses (marchandises), mais transformer les choses elles-mêmes en abstractions calculables dont l’être se confond avec leur traçabilité algorithmique… | Le token n’est plus un signe qui désigne un référent extérieur, il est le référent lui-même. Une pure information échangeable dont l’existence se réduit à son inscription dans le registre.

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