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[note] 2008 bis ?

Quand les créanciers se couvrent contre l’effondrement du secteur IA… qu’ils financent

OpenAI incarne de manière « exemplaire » la logique spéculative qui traverse l’ensemble du secteur IA. L’entreprise a pris des engagements d’infrastructure de 1 400 milliards $ sur 8 ans – soit près d’1/5 de l’investissement sectoriel total prévu – tout en perdant 12 milliards au seul 3e trimestre 2025 : des pertes qui triplent en un an. Pour tenir ces engagements, le patron de la boîte, Sam Altman, mise sur une multiplication par 6 des revenus d’ici 2029 (de 20 à 125 milliards $), avec un équilibre prévu à cette date… Malgré des pertes qui explosent, la stratégie n’est donc pas de consolider mais de diversifier frénétiquement : lancement d’un navigateur web, d’un réseau social de vidéos IA et multiplication des sources de revenus. Bref : l’archétype de la fuite en avant caractéristique des bulles spéculatives. Impossible de reculer ? Doublons la mise ! En pariant sur une adoption massive hypothétique…

Un schéma qui ne concerne pas qu’OpenAI, c’est le modèle économique de l’ensemble du secteur : des dizaines d’entreprises accumulant des milliards de pertes en pariant que les revenus futurs justifieront rétroactivement les investissements massifs en cours.

L’équation devient encore plus précaire quand on intègre la dimension politique. OpenAI a demandé à la Maison Blanche d’étendre aux data centers les réductions d’impôt accordées aux fabricants de semi-conducteurs – aveu implicite que même l’entreprise phare du secteur ne croit pas pouvoir autofinancer ses engagements d’infrastructure. La réponse de David Sacks, conseiller IA de Donald Trump : « Il n’y aura pas de plan de sauvetage fédéral pour les sociétés d’IA ». Contrairement à 2008 où l’État a sauvé les banques au nom de la stabilité systémique, l’administration ferme donc explicitement la porte au scénario « too big to fail » pour l’IA.

Naturellement, sans ce filet de sécurité public, le pari spéculatif de l’ensemble du secteur devient exponentiellement plus risqué : les investisseurs misent des centaines de milliards sans garantie d’intervention étatique, les marchés de dette structurée adossée aux data centers, sans protection en cas de défaut, deviennent potentiellement toxiques. Car si les acteurs réalisent qu’il n’y a pas d’assureur en dernier ressort, la course aux armements basée sur des dettes pharaoniques pourrait bien méchamment s’interrompre, du jour au lendemain.

Donnée supplémentaire : le désengagement n’est pas seulement américain. En Europe, on assiste à une séquence qui rappelle curieusement le film The Big Short : les analystes de Deutsche Bank ont eux-mêmes identifié un écart de 800 milliards entre revenus de l’IA et investissements nécessaires en infrastructure, avec des hedge funds calculant que les dépenses en data centers (400 milliards prévus en 2025) dépassent les revenus annuels du secteur (15 à 20 milliards) d’un facteur 20. Deutsche Bank – qui a prêté des milliards au secteur des data centers – explore donc des stratégies de couverture contre l’effondrement potentiel des actifs qu’elle finance elle-même : la banque allemande envisage de parier à la baisse sur un ensemble d’actions liées à l’IA et d’acheter de la protection contre le défaut via des transferts synthétiques de risque ! Exactement ce que faisaient les banques en 2007 : vendre des titres adossés à des créances hypothécaires tout en achetant secrètement des contrats de protection contre le défaut de crédit (credit default swaps) pour se protéger contre leurs propres produits. La différence : en 2007, c’était secret ; en 2025, Deutsche Bank l’annonce publiquement. Ce qui est peut-être pire, car cela signale au marché entier que même les créanciers principaux ne croient pas à la soutenabilité du secteur…

Ce qui rend cette situation potentiellement plus explosive que 2008, c’est l’alignement de 3 grosses planètes : 1. en annonçant par avance qu’il n’y aura pas de sauvetage, les régulateurs et gouvernements élimine le filet de sécurité implicite qui permet habituellement au capital de prendre des risques excessifs. 2. les créanciers principaux se couvrent publiquement contre l’effondrement de leurs propres prêts, créant une prophétie auto-réalisatrice : si DB ne croit pas au secteur qu’elle finance, pourquoi d’autres investisseurs y croiraient ? 3. contrairement à 2008 où la dette problématique concernait des actifs résidentiels dispersés, elle concerne ici une infrastructure technologique concentrée entre quelques acteurs géants interdépendants : si OpenAI s’effondre, cela affecte Microsoft qui en est actionnaire à 27%, ce qui affecte les fournisseurs d’infrastructure cloud, ce qui affecte les marchés de titres adossés aux data centers, et ainsi de suite…

Quand les créanciers principaux se protègent publiquement contre leurs propres prêts (1), quand les États refusent explicitement d’intervenir (si tant est qu’on puisse croire à leurs discours), et quand les fondamentaux économiques montrent un écart de 1 à 20 entre revenus et investissements, c’est que ça commence vraiment à sentir le roussi.


(1) La Banque d’Angleterre examine aussi ses pratiques de prêt aux data centers.

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