[notes pour une dérive contrôlée]

Mais pourquoi le temps passe-t-il si vite ?

Le sentiment contemporain omniprésent que “le temps passe trop vite” — “Déjà la fin de l’année ?!?” — n’est pas une illusion subjective mais plutôt le symptôme d’une transformation profonde de notre rapport au temps. C’est Paul Valéry – dont la lecture des Carnets (1) est décidément très stimulante –, qui, dès les années 1920, nous donne la clé pour comprendre ce symptôme. Il propose d’ailleurs une analogie physique : “Temps = pesanteur-chute. Durée = pesanteur-pression-tension”. Là où la chute suit la ligne de moindre résistance, la durée maintient tension entre forces contraires. C’est notre situation : nous vivons dans le temps-chute, c’est-à-dire un temps dominé par une succession d’activités sans résistance véritable, par une sorte de flux continu où rien n’accroche, rien ne marque, rien ne ralentit. D’où cette sensation paradoxale : plus nous faisons de choses (emails, notifications, contenus, interactions, performances, etc.), plus le temps semble filer à toute vitesse. Sans la résistance qui créerait durée vécue (2), il ne peut y avoir que ce flux informe…

Il y a aussi la suppression systématique de “l’intervalle conscient » (p. 622), c’est-à-dire de ce délai qui permet de substituer un champ de réponses à un autre, de résister à l’impulsion immédiate. Et nous savons pourquoi (suivons nos regards…) : nos écrans comblent chaque marge, chaque intermédiaire, partout, tout le temps ; dans le métro, entre 2 tâches, avant de dormir, au réveil… Désormais, chaque blanc, chaque passage, chaque silence est instantanément rempli. C’est cette suppression des intervalles qui transformerait notre existence en vie continue – par opposition à une vie discrète : dominée par des moments distincts. Par “vie continue”, comprendre ce flux sans articulation, sans points saillants qui marqueraient la mémoire, sans ces césures qui permettent la consolidation. Valéry pensait que “La mémoire est ce qui distingue le mieux le système psychique d’un système mécanique, c’est-à-dire instantané – entièrement contenu dans un état et dans chaque état.” Précisément : sans intervalles permettant la sédimentation mémorielle, nous glissons vers un régime mécanique, c’est-à-dire vers une succession d’états sans que rien ne se dépose, ne dure ou ne résiste. Arrivés en fin d’année, nous cherchons donc vainement ce qui aurait pu marquer, mais le flux continu n’a laissé aucune trace structurante. Non pas que le temps objectif se soit accéléré, mais nous avons perdu la capacité de l’habiter en y résistant (3).

Ça tombe bien pour le capitalisme : il a intérêt à supprimer les résistances temporelles ces intervalles vides qui sont temps improductifs, cette attention soutenue qui ralentit la consommation de contenus, cet effort conscient qui réduit le débit informationnel. Son idéal : l’optimisation généralisée nous poussant à suivre constamment la “géodésique naturelle” (l’expression est de Valéry), c’est-à-dire la ligne de moindre résistance, ou le flux immédiat.

Mais comment restaurer, contre le temps-chute, la pression ou la tension qui créeraient la durée vécue ? Valéry propose de “réfléchir” au sens de “substituer un champ de réponses à un autre. Cette substitution introduit un temps d’une seconde espèce – transforme les données – c’est-à-dire des résistances” (p. 1322). Comprendre donc cette réflexion comme résistance active au changement spontané, comme création d’une tension entre ce qui vient naturellement et ce qu’on choisit délibérément. “S’il n’y avait que changements spontanés – pas de durée ni de temps”, explique Valéry : sans résistance qui fait sentir les liaisons, qui divise l’être (au monde), le temps vécu, tout simplement, disparaît. Plus concrètement : créer des rituels incompressibles, sanctuariser les d’intervalles, s’obliger à faire sans interruptions ni distraction (4). Il ne s’agit donc pas de ralentir abstraitement, mais de résister : d’habiter le temps au lieu de le traverser en chute libre, de “séparer la géodésique naturelle de la route imposée”…

Parce que, au fond – c’est bon à savoir –, entre la chute libre (et sa succession de temps morts) et l’équilibre thermodynamique (la mort réelle), il existe une 3e voie : l’effort qui fait que chaque instant compte au lieu de filer…

Facile à dire…


Notes

(1) Cahiers, Paul Valery, Gallimard/NRF/Bibliothèque de la Pléiade (1973).

(2) Cette analyse fait songer à celle du sociologue Hartmut Rosa qui parle de “syndrome de détemporalisation” résultant de l’accélération sociale, et à celle du philosophe Byung-Chul Han qui identifie la disparition des “pauses négatives” comme pathologie de la société de performance.

(3) Bernard Stiegler analysait cette suppression des intervalles comme “court-circuitage des rétentions secondaires” : la mémoire ne peut se former faute de temps de décantation. À ce propos également, Jonathan Crary, dans 24/7, qui a montré comment le capitalisme contemporain colonise systématiquement les derniers intervalles temporels…

(4) Valéry précise (p. 1323) : “que la durée n’est pas flux continu mais “dégradation et reconstitution incessante d’un « présent achevé », équation d’équilibre” – structure pulsatile faite de phases successives, chacune avec son temps propre. La vie contemporaine détruit cette structure : interruptions constantes empêchent formation de présents achevés ; flux continu remplace succession de phases distinctes qui marqueraient la mémoire. D’où l’absence de repères mémoriels : nous ne vivons plus par présents achevés (qui marquent) mais par fragments inachevés (qui glissent sans laisser de trace)…


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