.[notes & articles pour une dérive contrôlée].

Le « panoptisme numérique », ou comment nous sommes devenus les gardiens de notre propre prison

C’est en lisant les Cahiers de Paul Valéry que l’idée m’est venue d’introduire – ou à tout le moins de le légitimer l’expression de « panoptisme numérique » (1). Pendant des décennies, Valéry a tenu des carnets privés – ses Cahiers –, non pour publier mais comme laboratoire de sa propre pensée, refusant obstinément de figer et de rendre son monde intérieur entièrement lisible et consommable. Ensuite, rituel quotidien : promenade sans carnet : ce qui nous dit que l’expérience peut et doit rester expérience, qu’il existe des dimensions de la vie qui doivent échapper à la logique de l’extraction.

Or, aujourd’hui, il semble que nous faisons exactement, et tout le temps, le contraire. Je pense à ce geste quotidien qui consiste à consulter son tracker de fitness pour vérifier si l’on a « fait ses pas ». Je pense à nos likes disséminés partout sur les réseaux dit « sociaux » et autres applications « indispensables ». Mais inutile d’insister, nous en avons à peu près tous conscience : nous passons notre temps à mesurer notre santé, notre bien-être, et à capturer nos expériences de toutes les façons possibles. D’où cette question : comment analyser le fait que nous avons intériorisé le regard multiple de notre « smartphone » pour transformer notre corps en territoire à surveiller et notre vie en performance à optimiser ?

Bentham, au XVIIIe siècle, avait conçu le Panoptique comme une architecture carcérale : une tour centrale d’où un gardien invisible pouvait observer tous les prisonniers sans jamais être vu lui-même. L’ingéniosité du dispositif ne résidait pas tant dans la surveillance effective que dans son potentiel : sachant qu’ils pouvaient être observés à tout instant, les détenus finissaient par se discipliner eux-mêmes, intériorisant le regard du surveillant : le gardien devenait superflu, le pouvoir s’automatisait. Au XXe siècle, Foucault a transformé cette architecture en métaphore du pouvoir moderne, montrant comment nos sociétés disciplinaires – l’école, l’usine, l’hôpital, la caserne – fonctionnaient selon cette logique panoptique : produire des sujets qui deviennent « le principe de leur propre assujettissement »… (2) Or, nous vivons aujourd’hui à l’ère du panoptique portable, réticulaire, omniprésent : le smartphone – cette nouvelle tour de surveillance que nous portons volontairement, que nous consultons en moyenne 58 fois par jour, auquel nous confions nos pas, nos battements de cœur, nos cycles de sommeil, nos pensées fragmentaires, nos désirs fugaces, et que sais-je encore…

L’expression « capitalisme de surveillance« , popularisé par Shoshana Zuboff, a eu le mérite d’identifier un nouveau régime économique : celui qui transforme l’expérience humaine privée en matière première gratuite, en « surplus comportemental » destiné à alimenter des « marchés à terme comportementaux ». Mais ce terme, précisément parce qu’il met l’accent sur la dimension économique et sur l’extraction de données par des acteurs externes, passe à côté d’autre chose : le mécanisme psychologique et structurel par lequel cette extraction devient possible et acceptable et dont la plupart, confusément, ont conscience mais sans se résoudre ou réussir à s’en extraire. (3) C’est là que l’expression « panoptisme numérique » me semble utile. Pour pointer le fait, non pas simplement que nous sommes surveillés, mais que nous nous surveillons nous-mêmes – que nous sommes devenus les agents enthousiastes de notre propre monitoring.

Ce mécanisme psychologique et structurel de l’auto-assujettissement opère, à mon sens, en 2 temps : 1. je capture volontairement mes propres données, je télécharge Strava pour mesurer mes performances de course, Flo pour suivre mon cycle menstruel, Forest pour gamifier ma concentration, Instagram pour quantifier ma popularité en likes et en abonnés, et, bien sûr, tout ceci dans l’espoir sincère d’améliorer ma santé, ma productivité, ma vie sociale. Tout ceci en croyant exercer une forme de maîtrise sur moi-même par la médiation des données. mais : 2. cette capture personnelle est elle-même capturée par des plateformes capitalistes qui utilisent ces données à des fins entièrement lucratives : mes données de course alimentent des algorithmes d’assurance qui calculent mon niveau de risque, mes informations menstruelles sont vendues à Facebook pour du ciblage publicitaire, mes patterns de concentration enrichissent des modèles prédictifs, mes interactions sociales deviennent le carburant des systèmes de recommandation qui me maintiennent captif de la plateforme.

Soyons honnêtes : ces outils ne seraient pas si puissants s’ils n’offraient aucun bénéfice réel (4). L’application de suivi menstruel aide effectivement certaines femmes à comprendre leurs cycles. Le tracker de course peut motiver quelqu’un à maintenir une activité physique régulière. L’application de productivité permet parfois de mieux gérer son temps. Mais l’application qui m’aide à courir régulièrement transforme aussi imperceptiblement la course – qui était peut-être un moment de liberté, de connexion avec mon corps, de présence au paysage – en performance à optimiser, en série de données à analyser, en capital santé à valoriser. Le bénéfice immédiat (la motivation, la régularité) masque le coût différé et plus fondamental : la colonisation progressive de l’expérience par la logique de la mesure. Ce qui se joue ici dépasse donc largement la question de la vie privée ou de la protection des données, ce qui est en jeu, c’est la transformation ontologique de l’expérience elle-même, sa réduction à ce qui peut être mesuré, quantifié, gamifié. C’est d’ailleurs pour cette raison que la résistance est si difficile, car comment les utiliser en préservant des zones d’usage non-capturées quand tout l’environnement technique et social nous pousse dans la direction opposée ? Du reste, ce régime de micro-surveillance permanente produit ce que les psychologues nomment pudiquement « fatigue décisionnelle » – en réalité, c’est un épuisement ontologique, une usure de l’être même. Car ce n’est pas seulement notre attention qui est fragmentée, c’est notre capacité à habiter une expérience, à être présent à soi-même et aux autres. Les relations deviennent « networking », les passions deviennent « side hustles », les moments de repos deviennent « recovery optimization ». Le capitalisme panoptique ne laisse quasiment plus de zones de gratuité, d’espaces où l’on pourrait simplement être sans devoir se justifier par une métrique…

Deleuze, dans son petit texte prophétique sur les « sociétés de contrôle », avait anticipé ce passage d’un pouvoir disciplinaire concentré dans des institutions à un pouvoir modulant, réticulaire, qui opère par variation continue. C’était bien vu : nous ne sommes plus aujourd’hui seulement des individus enfermés dans des institutions, mais des « dividuels », c’est-à-dire des collections fragmentées de données perpétuellement recomposées. Le contrôle ne s’exerce plus ponctuellement mais continûment, non plus depuis un centre mais depuis partout et nulle part à la fois. Les chiffres témoignent de ce cauchemar. Le marché des trackers corporels atteindra 74,6 milliards de dollars en 2024, les applications de fitness, de santé mentale, de productivité se comptent par milliers, voire dizaines de milliers. Dans 85% des applications les plus téléchargées, des composants logiciels fournis par Google et Meta capturent silencieusement chaque interaction, chaque hésitation, chaque abandon de panier. Chaque clic, chaque scroll, chaque pause est enregistré & géolocalisé.

Comme toujours sous le capitalisme, les coûts ne sont pas équitablement répartis. Le panoptisme numérique frappe d’abord les plus vulnérables. Les femmes, dont les applications de santé reproductive vendent les données intimes – grossesse, menstruation, vie sexuelle – aux réseaux publicitaires, comme l’a révélé le scandale Flo Health sanctionné par la FTC. Les adolescents, dont l’estime de soi devient tributaire du nombre de likes, et pour qui l’utilisation intensive des réseaux sociaux est pourtant corrélée à une baisse de 13% de l’estime de soi. Mais c’est l’extension du panoptisme numérique au travail et à l’éducation qui marque un seuil critique : Microsoft 365 Productivity Score surveille chaque frappe, chaque email, chaque réunion virtuelle. Les algorithmes de gestion disciplinent les corps au travail avec une précision que Taylor n’aurait osé imaginer.

Face à ce constat, que faire ? Rien à attendre du droit : l’Union Européenne a classé ces systèmes comme « à haut risque » dans son AI Act, mais leur adoption s’accélère. Quant aux cadres juridiques nationaux, précisément parce qu’ils se concentrent sur les flux de données et sur les formes les plus grossières de manipulation, ils ignorent toute la zone grise du « nudging », de cette influence comportementale subtile qui ne franchit pas le seuil élevé du « préjudice matériel » mais qui, jour après jour, notification après notification, façonne nos désirs et choix. Au fond, le droit actuel traite les abus les plus flagrants, mais ne s’attaque pas à la logique structurelle du panoptisme. Impossible de porter plainte pour rétrécissement de nos vies…

Quant aux stratégies individuelles – désinstaller les applications prédatrices et cultiver le jizz –, elles sont sans doute nécessaires mais elles ne peuvent, par définition, détruire la structure du système. Donc, reconnaissons-le : en attendant que les conditions historiques et subjectives d’une telle destruction se cristallisent – ce qui ne semble pas exactement pour demain –, nous ne valons guère mieux que ces prisonniers qui, conscients de l’architecture de leur prison, essaient de griffer quelques messages subversifs sur les murs de leur cellule…


(1) Le terme « panoptisme » n’apparait pas dans tous les dictionnaires. Il apparait dans l’Encyclopedia Universalis pour évoquer « le panoptisme de Jeremy Bentham » et dans le Wiktionnaire qui le définit en ces termes : « Doctrine de la conception des prisons pour assurer la surveillance totale des prisonniers« . Ou, « (par extension) Doctrine d’organisation sociale pour surveiller les individus« . Ce qui existe, en revanche : « panoptique » (adjectif et nom) : le dispositif architectural de Bentham, la prison où tout est visible depuis un point central ; « panopticon » : le nom du dispositif lui-même chez Bentham ; « société panoptique », « pouvoir panoptique » et « dispositif panoptique » chez Foucault, voire « le Panoptique ». Quant à l’expression « panoptisme numérique », je ne l’ai rencontrée que deux fois, et à chaque fois dans un sens différent (et isolé) : « prison de verre virtuelle où chacun observe tout le monde » ou « quand les gens s’auto-disciplinent parce qu’ils pensent qu’on les surveille« , mais jamais dans le sens que je lui donne ici pour désigner le processus par lequel on croit s’émanciper (connaissance de soi par les données) alors qu’on s’asservit (on devient l’agent de sa propre surveillance et de celle du capital).

(2) Lecture intéressante : Surveillance, Panopticism, and Self-Discipline in the Digital Age, de Ivan Manokha.

(3) Lire aussi : 10 Eye-Opening Examples of Surveillance Capitalism in Action et Putting the ‘Capitalism’ in ‘Surveillance Capitalism’.

(4) The ethics of self-tracking. A comprehensive review.


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