
Il n’y a pas que des livres : Le Monde consacre un reportage enthousiaste à L’École des vivants, dans les Alpes-de-Haute-Provence, où Alain Damasio et Vinciane Despret animent des stages éco-poétiques : habiter en oiseau, écrire comme un ruisseau, restituer en gestes le vol synchronisé des étourneaux face aux montagnes. Entre 300 et 1 200 € la semaine en pension complète, 7 à 800 stagiaires par an – le calcul le plus prudent donne largement plus de 200 000 € annuels. Le domaine de 50 hectares a été acheté grâce aux 200 000 exemplaires des Furtifs : un succès éditorial converti en foncier, et le foncier en machine à produire de l’expérience formatrice payante. Damasio décrit lui-même l’entreprise comme une manière de « battre le capitalisme sur son terrain : le désir, la beauté, la fête », soit l’aveu parfait : le terrain du capitalisme, ce ne sont pas le désir et la beauté, c’est la propriété des moyens de production, et prétendre le battre là où il excelle et où il vend, c’est accepter d’avance de ne jamais toucher à rien. Le lieu le démontre, du reste, par sa propre organisation : piscine, gîtes, cuisine bio et épicurienne, chevaux, et des woofers logés et nourris en échange de leur travail agricole.
Le site web achève notre consternation : on s’inscrit aux stages avec un compte utilisateur et un panier (« was successfully added to your cart »), ce qui a au moins le mérite de la franchise. Le catalogue aligne cirque en famille, xylogravure, clown, qi gong et chant impro, un trek danse baptisé « Le Grand Soi(r) » (on rigole), et surtout, en avril 2025, 4 jours de formation immersive intitulés « Rage against the machine » pour « mieux saisir tous les rouages de la machine libérale ». La colère anticapitaliste comme module de catalogue, entre le clown et le qi gong, référencée par un titre de rock des années 1990, c’est beau. Quant au manifeste, il annonce (sans rigoler) vouloir faire pousser le monde désiré « au beau milieu des tarmacs glacés du capital » : le capital n’y est plus un rapport social à abolir mais un décor hostile, une surface froide, une météorologie (on ne le combat pas, on cultive malgré lui).
La clientèle est à l’avenant : la cadre supérieure qui bascule, l’experte en communication de crise du secteur culturel, l’universitaire critique, tous gens capables de poser 1200 € et une semaine de congés pour apprendre à écrire comme un ruisseau, avant de regagner les capsules dont on nous vend par ailleurs de si fines descriptions. On y retrouve tout le vocabulaire de la saison : les « sentinelles de la joie » de Despret, cousines exactes du courage et de la joie de Dorion ; la crise écologique redéfinie, après Morizot (inévitable), comme « crise de notre sensibilité au vivant », c’est-à-dire comme défaut de perception plutôt que comme rapport de production ; et surtout ce stage intitulé « Créer avec sa colère », qui accomplit la conversion la plus limpide de toutes : la colère politique, matière première de toute organisation, retraitée en matériau artistique et facturée à la semaine.
Battre le capitalisme sur son terrain, donc. Ou l’habit neuf de la réaction : plutôt que l’ordre, du désir, de la beauté, de la fête pour glisser le sourire au lèvres et en pleine conscience vers l’abîme.
Lucas, 28 août 2026
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