Les œuvres traitées du #curiousabout n°4 :
- L’affaire de la rue Transnonain, de Jérôme Chantreau (La Tribu, 2025) [roman]
- La solitude des professeurs est infinie, de Yannick Haenel (Gallimard, 2026) [roman]
- Eux dont les noms sont inconnus, de Sanora Babb (éd. du Sonneur, 2025) [roman]
- Yayoi Kusama (Stedelijk Museum, Amsterdam, 11 septembre 2026 – 17 janvier 2027) [expo]
- SecondeMain, de Grégoire Sourice (Corti, 2026) [roman]
- « Michael Armitage, The Promise of Change » et « Amar Kanwar, Co-travellers » (palais Grassi, jusqu’au 10 janvier 2027) ; « Lorna Simpson, Third Person » et « Paulo Nazareth, Algebra » (Punta della Dogana, jusqu’au 22 novembre 2026) [expo]
- Dictionnaire du langage des fleurs, d’António Lobo Antunes (Christian Bourgois, 2026) [roman]
- À voix haute, de Polina Panassenko (L’Olivier, 2026) [roman]
- Lettres à André Breton, de Léona Delcourt (Nadja), édition établie et présentée par Olivier Wagner (Gallimard, 2026) ; « Nadja, Ma main écrit ce que tu penses » (Galerie Gallimard, 4 septembre – 3 octobre 2026) [correspondance & expo]
- Neuromaniac, de Jaako Yli-Juonikas (Les Monts Métallifères, 2026) [roman]

[roman] L’affaire de la rue Transnonain, de Jérôme Chantreau (La Tribu, 2025). Le 14 avril 1834, suite à la répression des Canuts et face au sursaut populaire parisien, Adolphe Thiers (futur boucher de la Commune) décide de donner la troupe. Rue Transnonain, les soldats exécutent dans leur sommeil 12 personnes dont un vieillard et un enfant. Le massacre est resté un symbole de la violence de classe de l’État, que Daumier a fixé dans une lithographie célèbre. Chantreau a décidé d’en faire un polar. Une survivante disparue, un policier cabossé à ses trousses, une enquête. Tout le monde, l’éditeur en tête, requalifie le bain de sang en « cold case », en « fait divers ». Quoi de mieux, pour vider un crime de classe de toute sa charge politique, que de le recoder en énigme, où la question n’est même pas de savoir pourquoi l’État abat des travailleurs mais qui a tiré et où est passé le témoin ? Chantreau n’a d’ailleurs besoin de personne pour trahir son « œuvre » puisqu’il avoue lui-même n’avoir eu qu’un seul objectif : ne pas ennuyer le lecteur. Et ce visiblement à l’aide d’un assemblage de recettes disponibles, façon série-streaming, consommé d’un trait puis oublié. L’érudition documentaire saluée pèserait peu face à une forme qui, semble-t-il, apaiserait en déployant une empathie réconciliatrice à l’état pur ; de la rédemption du flic à la réhabilitation de la prostituée. Le lecteur en ressortirait ému, satisfait d’avoir ressenti la douleur du petit peuple là où la tuerie exigeait qu’elle reste inconsolable. Un épisode de guerre de classe retourné en divertissement estival. Pour le reste, l’ovation est générale, du Prix des lectrices Elle à France Inter jusqu’au Figaro, qui n’a jamais eu beaucoup de mal à digérer un cadavre d’ouvrier. Not #curiousabout. [sources : Le Monde du Polar ; Benzine ; RTS, entretien ; Ouest-France, A. Turcat ; France Inter ; Figaro littéraire, Corty] A.

[roman] La solitude des professeurs est infinie, de Yannick Haenel (Gallimard, « Blanche », 320 p., 21,50 €). Un jeune agrégé débarque un matin de septembre dans un collège de la banlieue de Mantes-la-Jolie, au début des années 1990 : trains bondés, bâtiments vétustes, précarités… 30 ans plus tard, Haenel en tire un roman d’apprentissage. Dans les entretiens qu’il donne à Libération et Télérama, on retient l’intellect « prolétarisé depuis 30 ans en France », l’école glorifiée « dans la langue de bois politique » sans qu’on y mette aucun moyen, l’échec « organisé autour des professeurs »… organisé, c’est le mot. Il refuse par ailleurs le constat apocalyptique de l’extrême droite et la lecture sécuritaire. Mais il ajoute aussitôt : « Je n’ai pas l’esprit revendicatif : ce qui me porte, c’est la foi », la transmission qui « éclaire le monde » – d’où un narrateur en « kamikaze de la douceur » et cette sentence qui inverse l’ordre des causes : « L’absence de poésie aggrave la barbarie. » Soit exactement le mouvement idéologique dominant qui consiste à constater le saccage, en apercevoir l’organisation, puis à remplacer l’organisateur par un mystère qui neutralise… Qui plus est, il semblerait que le roman doive une partie de son noyau le plus singulier (orage, hublot, visage dérobé, lumière rouge…) à un manuscrit refusé par la même maison d’édition un an plus tôt, sans qu’on puisse établir si le rapprochement tient au hasard, à une source ancienne commune ou à une circulation interne (ActuaLitté, 2/09/26). Quoi qu’il en soit, un doute qui retire à la promesse d’expérience vécue la seule chose qui pouvait encore la distinguer de contenus extractibles reconditionnés. Donc not #curiousabout. [sources : Libération, 29-30 août 2026 (entretien avec Yannick Haenel, par Éric Loret) ; Télérama, 29-30 août 2026 ; ActuaLitté/Nicolas Gary, 2/09/26] L.

[roman] Eux dont les noms sont inconnus, de Sanora Babb (éd. du Sonneur, 2025), trad. Thierry Beauchamp, 384 p. Sanora Babb (1907-2005), journaliste, poétesse et romancière socialiste, qui sera fichée sur la liste noire du maccarthysme, a grandi dans le monde qu’elle raconte. Engagée auprès de la Farm Security Administration (FSA) dans les camps du Dust Bowl, elle tire de ses carnets un roman sur une famille de l’Oklahoma ruinée par la dette. Jetée vers la Californie, elle subira comme tant d’autres la prolétarisation forcée aux mains des grands propriétaires terriens. A l’époque, Random House juge le manuscrit excellent puis se rétracte quand Les Raisins de la colère triomphe. Le livre est resté au tiroir jusqu’en 2004. Sur le papier, un roman prolétarien écrit depuis l’intérieur de la lutte, les femmes au premier rang de l’organisation des camps, un matériau tenu par quelqu’un qui a connu la faim. Mais encore faut-il que la forme travaille le témoignage au lieu de le livrer brut. Problème, toute la réception française vend le livre non pour sa forme mais pour sa légende de spoliation, selon laquelle Steinbeck aurait pillé ses notes et effacée Babb. Mea culpa, j’ai moi-même failli me laisser séduire par ce story-telling. L’histoire serait en fait un peu plus compliquée. Ce qui est établi, c’est que Tom Collins (administrateur de camp) a transmis à Steinbeck le matériau de terrain de la FSA auquel Babb avait contribué. Qu’il ait puisé dans ses carnets à elle pour le roman, la recherche le tient pour probable, mais Télérama l’affirme comme un fait indiscutable. Quoiqu’il en soit, ce récit de genèse, vrai ou romancé, ne dit rien de la nécessité formelle, et c’est pourtant lui qui fait tout le travail promotionnel… Le reste de la critique laisse deviner un témoignage transparent, « langue lumineuse », « témoignage remarquable », très exactement ce dont il faut se méfier. À lire donc, d’abord pour son intérêt historique, ensuite pour savoir si le texte tient l’exode ouvert au lieu de le sublimer. #curiousabout. [sources : Télérama, L. Rigoulet ; Le Monde diplomatique ; Steinbeck Review, D. Wrobel] A.

[expo] Yayoi Kusama (morte le 14 août à Tokyo ; rétrospective au Stedelijk Museum, Amsterdam, du 11 septembre au 17 janvier 2027). La disparition de Kusama a été l’occasion de revenir sur un parcours et surtout une œuvre qui, au final, ne me paraît pas tenir autant que ça – d’où mes doutes quant à l’intérêt que pourrait avoir l’expo à venir à Amsterdam… Le motif déjà. Qui se comporte quasiment à l’identique sur une toile de 1959, une citrouille de bronze posée sur une jetée de Naoshima, une façade des Champs-Élysées et… 400 références produites pour une maison de luxe… or, on ne reprend que ce qui se transfère ; et ce qui se transfère – du détachable – ne peut laisser aucun reste. Quant à se justifier en présentant sa vie comme « un pois perdu parmi des milliers d’autres pois », c’est nous livrer une consolation datée, de la même famille que les théosophies du début du XXe siècle… Du reste, sa mort a confirmé le diagnostic. Dans Le Monde, Emmanuelle Lequeux écrit que Kusama a fait de ses hallucinations « des enchantements » et métamorphosé en beauté une vie d’angoisses : soit exactement l’opération de consolation adaptée au marché de l’art. Mais c’est la même Lequeux qui, plus loin, en donne le mode d’emploi industriel : entourée d’une nuée d’assistants, défendue par de puissantes galeries, l’artiste « se plie à toutes les demandes », produit à tout-va, collabore avec Vuitton qui contribue à en faire une pop star, « quitte à devenir la caricature d’elle-même », ses entretiens virant au rocambolesque – combien de macaronis l’être humain devra-t-il manger avant de mourir ? demandait-elle en 2012. Dans Libération, Claire Moulène note que l’œuvre s’est atomisée « dans les moindres recoins du capitalisme avancé », et, depuis Tokyo, Karyn Nishimura décrit des archives republiées « sans trop s’attarder sur ses difficultés » – un écran publicitaire géant en 3D offert à Shinjuku et les lampadaires d’un complexe commercial repris à ses motifs… Quant à l’exposition d’Amsterdam, elle fait déjà peur quand on sait qu’à Cologne, l’étape précédente, 470 000 visiteurs (record du musée…) s’y sont entassés… et que le prix d’entrée est prévu à 32,50 € au lieu de 22,50 (même punition pour les détenteurs de la carte des musées : + 10 €). Le prix d’une rétrospective complétée d’un hommage posthume ? Avec en extra une salle de miroirs infinis – fabriquée pour l’occasion – sûrement utile pour se fabriquer une image de soi partageable, mais bon. Donc pas vraiment #curiousabout. [sources : Le Monde/Emmanuelle Lequeux ; Libération, 28/08/26 (Claire Moulène, Clémentine Mercier, Marie Ottavi, Karyn Nishimura) ; Stedelijk Museum] L.

[roman] SecondeMain, de Grégoire Sourice (Corti, 2026), 168 p. HB, la vingtaine, en convalescence, rentre dans la ville pavillonnaire de son enfance. Son ami, sous l’avatar PeroPerez13, poste sur un clone de leboncoin des annonces pour des biens étranges, comme l’étang de la commune, un bien qu’il n’est pas sûr de posséder. Le tout serait éclaté en SMS, en annonces ou encore en parties de jeux vidéo. Le livre semble prendre le fétiche marchand à la lettre, les choses parlent et s’animent. Si la forme travaille vraiment ce matériau, on irait bien voir. Reste que toute la critique vend la forme éclatée comme nécessaire, mais « le monde est fragmenté donc ma forme l’est » est devenu une convention du roman contemporain, un geste de rupture qu’on reconnaît avant même de l’examiner. Et une forme éclatée ne garantit pas pour autant que le réel l’ait traversée. Aussi la fiction déborderait-elle dans le réel : PeroPerez13 existerait pour de bon sur leboncoin et vendrait lui-même le livre à un prix exorbitant. Ce geste peut être lu de 2 façons opposées. Soit le livre assume sa propre contradiction, c’est à dire formule une critique du fétichisme marchand qui n’a pas peur de devenir elle-même une marchandise sans se donner le beau rôle. Soit ce n’est qu’un coup de promotion, la révolte affichée comme argument de vente, autrement dit le système avalant sa propre critique. La réception nous fait pencher pour la seconde hypothèse ; absolument réjouie, la critique va vérifier que l’annonce existe bien. Un roman sur le fétichisme marchand qui procure du plaisir fétichiste ? À voir, #curiousabout mais avec réserves [sources : Libération, Stélandre ; En attendant Nadeau, Fauché ; Le Monde, Samoyault ; Corti] A.

[expo] « Michael Armitage, The Promise of Change » et « Amar Kanwar, Co-travellers » (palais Grassi, jusqu’au 10 janvier 2027) ; « Lorna Simpson, Third Person » et « Paulo Nazareth, Algebra » (Punta della Dogana, jusqu’au 22 novembre 2026), collection Pinault, Venise. On sait ce que font ces fondations : quand un grand groupe capitaliste, qui possède à la fois les maisons de luxe et l’entreprise d’enchères où se fixent les prix de l’art, achète des palais et y accroche ce qui dénonce l’ordre dont il vit, pas besoin de censurer ni d’adoucir, il suffit d’exposer. L’œuvre y entre intacte et ressort neutralisée ; non qu’on lui ait retiré quelque chose, mais parce qu’elle atteste désormais la largeur de vues de qui la possède, et que le supplicié peint devient un actif dont la cote monte. Le compte rendu de L’Humanité en donne la mécanique : Maurice Ulrich ouvre sur Goya et sur Picasso, pour qui la peinture était une « arme de guerre, offensive et défensive, contre l’ennemi », concède qu’on pourrait s’en étonner « si on le souhaite vraiment » dans l’ancienne douane de l’empire marchand vénitien – nous le souhaitons vraiment –, puis écrit qu’« on est d’emblée séduits par une explosion de couleurs », après quoi seulement viennent la noyade de migrants, les hommes brûlés vifs avec un pneu autour du cou, les femmes humiliées. La couleur d’abord, les atrocités ensuite, égrenées comme un catalogue de motifs… la syntaxe convertit des morts datés en réserve de sujets pour un plaisir chromatique. Le catalogue achève l’opération en confiant à Rushdie le soin de tout traduire en baratins sans agent ni date, « colère, désespoir, cruauté, pouvoir, intolérance, préjugés » érigés en « vocabulaire de l’ère moderne », et un feu où « nous » serions tous mis à l’épreuve — ce « nous » englobant d’un même geste le noyé et le propriétaire des murs ; ailleurs, l’esclavage se dissout dans une énumération lyrique aux côtés des fantômes, des poètes et des musiciens… Faut-il pour autant refuser de collaborer en boycottant, ou y a-t-il moyen de s’y forger un regard résistant ? 3 semblent nous encourager à ce regard : le libraire birman de Kanwar arrachant la première page de chaque livre vendu parce que la loi y imprimait le programme de la dictature, geste de soustraction daté et non de représentation ; le montage d’archives de Simpson, opération formelle et non thématique ; et la série Para Venda de Nazareth, l’artiste se photographiant sous un écriteau « for sale », dont on ignore si l’accrochage dans une collection privée en est l’ironie tranchante ou l’annulation pure et simple… En tout cas, si je pouvais me payer le voyage à Venise… #curiousabout malgré tout. [sources : L’Humanité/Maurice Ulrich] L.

[roman] Dictionnaire du langage des fleurs, d’António Lobo Antunes (Christian Bourgois, 2026), trad. Dominique Nédellec, 416 p. Roman posthume (l’auteur est mort le 5 mars 2026). Au centre, Júlio Fogaça, figure du Parti communiste portugais sous Salazar, torturé au camp de Tarrafal puis écarté par son propre parti, certainement à cause de son homosexualité. Le livre ne le ferait pas parler. Une vingtaine de voix, amant, sœur, camarade de clandestinité, policier… le décrivent après sa mort et parlent surtout d’elles-mêmes. Fogaça, exclu par les siens pour son origine bourgeoise et son homosexualité, serait donc absent de son propre livre, de sorte que la forme kaléidoscopique répéterait structurellement l’exclusion qu’elle raconte, une contradiction réelle devenue architecture (P3). L’Humanité parle pour sa part d’un « portrait cubiste ». La critique s’attarde toutefois sur le domaine agricole familial – dont est issu Fogaça – qui périclite – les vignes, le piano qui continue de jouer dans les pièces vides… une nostalgie qu’on dit tchéckovienne. Ce ton mélancolique appliqué au déclin de la bourgeoisie foncière est le terrain où la réconciliation pourrait se loger – la belle ruine qui attendrit (P9). Par ailleurs, il est symptomatique que ce soit Les Échos, tribune peu suspecte de sympathie communiste, qui y voit une histoire « finalement assez banale », seulement sauvée par le style. Télérama note que la langue hermétique fonctionne « parfois plus au rythme qu’au sens », sans s’interroger davantage. Mais cette opacité est-elle forgée par la résistance propre du matériau Fogaça, ou n’est-elle que la manière de Lobo Antunes, reconnaissable depuis de nombreux livres, reconduite quel que soit le sujet (P7) ? Finalement, l’accueil est unanime et funèbre, sans aucune réserve nulle part. À voir, #curiousabout. [sources : Les Échos Week-End, J. Savigneau ; L’Humanité, S. Joubert ; Télérama, C. Mainardi ; Le Temps] A.

[roman] À voix haute, de Polina Panassenko (L’Olivier, 2026), 264 p. Une collégienne franco-russe de banlieue parisienne grandit sous l’aile de Nicole, une voisine communiste. Elle part étudier le théâtre à Moscou et y retrouve son grand-père. Silencieux face aux questions sur son arrière arrière grand-père, l’étudiante finit par enquêter sur ce dernier, victime du stalinisme des années 30. Archives du KGB, voyage en Sibérie, musée du goulag tenant dans un deux-pièces. Elisabeth Philippe (France Inter) formule le théâtre comme métaphore d’une société masquée, une langue comme instrument de décryptage d’un réel où l’on chuchote encore de peur d’être entendu, une matière politique réelle et datée. Pour autant, Le Monde y décèle une certaine ambition apolitique qui, de fait, retournerait la terreur stalinienne en mystère de famille à percer plutôt qu’en système à comprendre. Nicole elle-même serait réduite à une figure touchante en voie de disparition. Par ailleurs, la fin serait unanimement bouleversante, le nom et l’honneur de l’ancêtre seraient enfin restitués, dans une réparation individuelle venant refermer la déchirure et racheter, à l’échelle familiale, la terreur de masse. Une fausse note dans le concert d’éloge, et non des moindres : Pierre Murat (France Inter) juge le rapport à la langue de l’autrice décevant en comparaison de son premier ouvrage, de sorte que l’on peut se demander si la forme a réellement travaillé son matériau. Philippe Trétiack (France Inter) juge, de son côté, que la première partie du livre serait sa plus grande force, l’autrice y racontant « extraordinairement bien la pesanteur russe, le machisme russe, le patriarcat, la corruption, la peur, l’ennui, le côté vétuste de ce pays ». #curiousabout avec réserves [Sources : Le Monde Livres, F. Gabrielle ; France Inter, Le masque et la Plume, R. Leyris, E. Philippe, P. Murat, P. Trétiack] A.

[correspondance & expo] Nadja (Léona Delcourt), Lettres à André Breton, suivies d’autres textes et dessins, édition établie et présentée par Olivier Wagner (Gallimard, août 2026, 22 €) ; exposition Nadja, « Ma main écrit ce que tu penses », Galerie Gallimard, du 4 septembre au 3 octobre 2026. 51 lettres, des brouillons et dessins, écrits entre octobre 1926 et mars 1927. Passons sur le fait qu’une exposition-catalogue comparable, « Nadja, un itinéraire surréaliste », s’était déjà tenue au musée des Beaux-Arts de Rouen à l’automne 2022… Ce qui pourrait interpeller ici, c’est l’accès à une pièce du matériau de Nadja d’André Breton, une œuvre dont la charge de vérité ne fait pas débat. Véronique Bergen (Diacritik) va même plus loin, jusqu’à faire de Delcourt une « co-autrice » du livre… Mais 2 réticences. D’une part, le dispositif qui sent l’opération : Gallimard publie, expose, centenaire à l’appui (et texte au programme de l’agrégation), avec une édition de luxe sous coffret à 180 € en 80 exemplaires… ce qui n’est, somme toute, qu’une correspondance amputée – les lettres de Breton ayant été brûlées par la famille de Delcourt en 1941. Qui plus est, ce que Gallimard institue aujourd’hui en objet d’art sous coffret, ce sont essentiellement des écrits d’urgence qui ne sollicitaient aucune postérité. D’autre part, ce que la critique retient pour l’instant, ce sont justement des détails qui se racontent sans effort : la lettre du 25 février 1927, saturée d’une encre rouge, un mois avant l’internement ; le collage Un regard d’or troué en son centre par un cœur abritant le 13, l’arcane sans nom du tarot, dont la calligraphie donne à lire, presque en anamorphose, les initiales AB ; cette phrase, « je ne sais ce que vous voulez de moi », datée du 14 mars 1927… Autant de curiosités biographiques et symboliques, somme toute, très extractibles. Donc pas sûr donc d’être si #curiousabout que ça… [sources : Diacritik/Véronique Bergen ; ActuaLitté/Hocine Bouhadjera ; Libération ; Télérama ; Le Monde/Amaury Da Cunha] L.

[roman] Neuromaniac, de Jaako Yli-Juonikas (Les Monts Métallifères, 2026), trad. Sébastien Cagnoli, 696p. Le livre se présente comme un « roman dont on est le héros ». 229 chapitres non-linéaires, la plupart s’achevant sur un choix qui envoie l’intrigue dans une direction différente. La critique d’En attendant Nadeau démarre par une accroche assez sensationnaliste, invitant à s’imaginer soi-même toxicomane et schizophrène, la tête parasitée par la voix d’une personne elle-même dérangée. Méfiance de principe dès qu’il s’agit de mise en spectacle d’un trouble psychiatrique… Le narrateur serait donc Gereg, voix logorrhéique dans la tête de Silvo, « toxicomane schizophrène » interné. Les choix à faire viseraient tantôt le lecteur, tantôt Silvo, ambiguïté jamais levée. Le lecteur recevrait ainsi les mêmes injonctions que celles que Silvo, dans sa psychose, percevrait comme des ordres. Le dispositif détournerait un genre commercial né dans les années 70 en lui retirant toute récompense, la plupart des chemins proposés ne menant qu’à des impasses ; une fantaisie d’agentivité pour enfant qui se retournerait contre l’adulte. Benzine note cependant un précédant direct datant de 2017 (La maison des épreuves de Jason Hrivnak), ce qui interroge la vivacité réelle du geste. Deux points d’inquiétude à vérifier à la lecture. D’abord, un lecteur isolé signale une possible complaisance du texte vis-à-vis de délires racistes, misogynes, anti-écologistes, sans qu’aucune critique installée n’en dise mot. Ensuite, et cela rejoint notre méfiance de départ, Silvo semble réduit à une coquille vide occupée par la voix de Gereg. Plutôt que matériau travaillé, le trouble serait alors traité comme moteur d’intrigue et ressort comique, le tout aggravé par l’habituel rapprochement entre pathologie et dangerosité. Là encore, aucune des critiques lues ne pose la question, alors que la forme entière repose sur le corps d’un interné… #curiousabout pour trancher si le trouble psychiatrique est un matériau travaillé plutôt qu’un schème emprunté. [sources : En attendant Nadeau, S. Omont ; Benzine ; Lire, M. Jouvin ; La viduité, blog] A.
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