.[notes & articles pour une dérive contrôlée].

[note] 250 000 satellites pour éclairer la nuit, des aérosols pour obscurcir le jour : bienvenue dans le capitalocène terminal

Voici donc où nous en sommes : d’un côté, Reflect Orbital veut déployer 250 000 satellites pour réfléchir la lumière solaire vers la Terre après la tombée de la nuit ; de l’autre, des projets de géo-ingénierie solaire envisagent d’injecter des aérosols stratosphériques pour bloquer cette même lumière solaire pendant le jour. Éclairer artificiellement la nuit, obscurcir artificiellement le jour. Nous avons donc atteint un stade où le cycle jour-nuit lui-même est devenu une variable à optimiser. Un stade où le capital peut envisager de soumettre à une logique d’ingénierie totale les conditions mêmes de l’existence terrestre !

L’étude de l’Université Columbia le dit sans détour : l’injection d’aérosols stratosphériques serait « beaucoup plus imprévisible et risquée que ne le suggèrent les modèles« . Les conséquences ? Perturbations des moussons africaines avec des réductions de précipitations jusqu’à 20 %, dommages à la couche d’ozone et, en cas d’interruption, la catastrophe… sans parler des effets en cascade totalement imprévisibles. Et pourtant, 2/3 des climatologues interrogés s’attendent à ce que de telles modifications atmosphériques soient mises en œuvre d’ici 2100, probablement par un « acteur indépendant » – une entreprise privée, un milliardaire agissant unilatéralement (genre Musk)… Pendant ce temps, une société californienne dépose tranquillement une demande pour lancer des milliers de satellites qui transformeront le ciel nocturne en infrastructure commerciale…

Autrement dit : nous sommes entrés dans l’ère où des entités privées peuvent légitimement envisager de modifier les paramètres atmosphériques planétaires pour des raisons économiques ou géopolitiques, sans traité international contraignant, sans véritable débat démocratique, sans le consentement des milliards d’êtres humains et d’autres espèces qui subiront les conséquences.

La logique commune à ces deux projets apparemment contradictoires est celle du technological fix – l’idée qu’un problème créé par la technologie peut être résolu par davantage de technologie. Nous avons détruit l’équilibre climatique en brûlant des combustibles fossiles ? Obscurcissons le soleil. L’éclairage artificiel massif a déjà détruit la nuit ? Transformons l’orbite terrestre en gigantesque ferme solaire nocturne. Dans les deux cas, au lieu de traiter les causes – le capitalisme (et pas seulement le « fossile »), sa quête infinie de profits comme principe organisateur, l’extractivisme généralisé –, on bricole frénétiquement des solutions techniques – encore plus risquées – qui créeront de nouveaux problèmes (1)… Bref : business as usual en matière d’émissions, tout en créant une dépendance à des interventions atmosphériques dont l’interruption soudaine pourrait causer un réchauffement catastrophique…

Le capitalisme, même dans sa phase terminale, est incapable d’accepter quoi que ce soit qui échappe à son emprise. Sa logique ne change pas : nier la possibilité de toute limite, de tout dehors, de toute altérité irréductible. Même l’idée qu’il puisse exister des rythmes, des cycles, des temporalités qui ne soient pas marchandisables lui est insupportable – quelles que soient les conséquences.

Il n’y a rien à en tirer si on veut s’en sortir.


(1) James Renwick, climatologue à l’Université Victoria de Wellington, le formule ainsi : « La perspective de la géo-ingénierie solaire m’inquiète grandement. Je constate qu’elle devient de plus en plus attrayante alors que le monde ne parvient pas à résoudre le problème de la réduction des émissions de gaz à effet de serre.« 


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