[notes pour une dérive contrôlée]

Quand la nuit devient une marchandise : le projet Reflect Orbital et l’abolition programmée de l’obscurité

La société californienne Reflect Orbital vient de déposer auprès de la Federal Communications Commission une demande qui pourrait marquer un tournant dans notre rapport au cosmos. Le projet : lancer un premier satellite test, Earendil-1, en 2026, puis déployer progressivement 4 000 satellites – des miroirs orbitaux de 54 m, positionnés à 625 km d’altitude – d’ici 2030 pour réfléchir la lumière solaire vers la Terre après la tombée de la nuit et, ainsi, alimenter des fermes solaires. L’analyse technique révèle une efficacité dérisoire : un seul satellite produirait une lumière 15 000 fois plus faible que le soleil de midi, nécessitant 3 000 satellites fonctionnant simultanément pour atteindre seulement 25 % de cette intensité, et ce pendant 3,5 minutes seulement par emplacement ; pourtant, face à ces limitations, le fondateur Ben Nowack envisage d’étendre la constellation à 250 000 satellites – plus que tous les satellites et débris spatiaux actuellement en orbite réunis…

Ce projet incarne l’aboutissement d’un processus historique que Razmig Keucheyan avait commenté dans Le Monde Diplomatique en août 2019 (« Revoir les étoiles, naissance d’une revendication »). Depuis le milieu du XVIe siècle et les premières lanternes publiques, en passant par l’éclairage au gaz du XIXe siècle et la révolution électrique d’Edison en 1878, l’humanité n’a cessé de repousser les frontières de l’obscurité. Au cours du dernier demi-siècle, le niveau d’illumination dans les pays développés a été multiplié par 10. Sans doute un progrès – l’éclairage public et intérieur –, mais qui s’est transformé au fil du temps en nuisance systémique, voire en catastrophe. Une catastrophe à laquelle Reflect Orbital compte apporter sa contribution, puisqu’il ne s’agira plus simplement d’éclairer nos rues et nos villes, mais de transformer l’orbite terrestre elle-même en infrastructure lumineuse : de faire du ciel nocturne un dispositif techno-économique.

Ce faisant, c’est notre relation même au cosmos qui se trouve menacée. Baudoin de Bodinat, dans Au fond de la couche gazeuse, a capturé avec une précision cette dépossession :

« Voici ce que je lis dans un journal : que selon les observations au sol et les cartographies satellitaires (vastes régions continentales vues en scintigraphie), moins d’un quart des résidents ici disposaient de nuits encore assez nocturnes pour qu’y figure la Voie lactée, et qu’en conséquence l’essentiel de la population civilisée n’avait déjà plus cette opportunité ; que peut-être à prendre leurs congés en zones suburbaines ne l’auront-ils jamais seulement aperçue, que leur passage ici se sera déroulé entièrement l’âme vide de cette nuit-là cosmique ; et à la réflexion, que dans ces peuplements ultra-denses soumis la nuit à l’éclairage de sécurisation, seules de très vieilles personnes pourraient se souvenir encore d’avoir contemplé jadis, par ces nuits d’automne du monde d’avant […], par-delà le planétarium des constellations en mouvement, ce poudroiement stellaire : l’univers infini où existaient alors aussi ces rues terrestres éteintes avec leurs arbres, leurs jardins, leurs maisons faiblement éclairées de l’intérieur. »

Aujourd’hui, plus de 83 % de la population mondiale et plus de 99 % des populations américaines et européennes vivent sous des cieux pollués par la lumière. La Voie lactée n’est visible que pour un tiers de l’humanité. Des générations entières grandissent désormais dans une « cécité cosmique », privées de cette expérience existentielle fondamentale qui, depuis les origines, a structuré nos mythologies, nos religions, nos calendriers agricoles, nos systèmes de navigation. À Singapour, l’endroit le plus lumineux du monde, règne un jour permanent où l’œil humain n’éprouve même plus la vision scotopique, cette vision nocturne que l’évolution a façonnée pendant des millions d’années…

Il faut relire à ce propos la nouvelle d’Isaac Asimov : Quand les ténèbres viendront, imaginait une planète baignant dans une lumière éternelle dont les habitants, n’ayant jamais connu la nuit ni les étoiles, ne se savaient pas entourés par un cosmos. Lorsque l’obscurité survenait enfin, ils ne pouvaient la supporter et brûlaient leurs villes pour créer de la lumière. Asimov suggérait ainsi que l’humanité se construit dans le rapport à la nuit, en apprenant à maîtriser les angoisses qu’elle suscite…

Mais cette catastrophe dépasse de loin la seule question anthropologique. Les recherches récentes documentent une perturbation systémique du vivant. Là où des milliards d’années d’évolution ont synchronisé les organismes sur le cycle jour-nuit, désormais les insectes pollinisateurs nocturnes, qui représentent 60 % des pollinisateurs et constituent la base alimentaire de nombreux écosystèmes, voient leur activité réduite de 72 % en zones éclairées. Un déclin – déjà catastrophique avec une perte de 75 % de la biomasse en 30 ans en Europe – qu’on prévoit donc d’accélérer allègrement….

Et ce n’est pas tout : les oiseaux migrateurs ne peuvent plus se repérer aux étoiles ; les points lumineux piègent les insectes photosensibles qui deviennent des proies faciles ; les animaux aquatiques, particulièrement sensibles aux variations d’éclairage, voient leur production de mélatonine perturbée, ce qui dérègle leur horloge biologique et perturbe l’ensemble de l’écosystème fondé sur le synchronisme des espèces. Même les végétaux subissent des décalages dans leur calendrier annuel : constamment illuminés près des lampadaires, certains s’épuisent à être en photosynthèse permanente, créant des désynchronisations en cascade avec les insectes dont ils dépendent.

Les scientifiques insistent pourtant sur la réversibilité de cette pollution. « Si on l’éteint, le problème d’attraction et de répulsion s’arrête immédiatement », observe Romain Sordello de PatriNat. C’est ce qui d’ailleurs distingue la pollution lumineuse d’autres formes de dégradation environnementale : elle peut être corrigée instantanément. Déjà, des milliers de communes en France ont décidé d’éteindre leurs lumières en milieu de nuit. Des associations – telle l’International Dark-Sky Association – se sont constituées autour du « droit à l’obscurité » – revendication qui aurait paru incongrue aux générations passées mais qui s’impose désormais comme un enjeu politique majeur. Le Tribunal fédéral suisse a même établi une jurisprudence limitant l’éclairage nocturne ornemental, reconnaissant que la lumière artificielle constituait une nuisance pour autrui. Et l’Unesco n’en finit plus de discuter de classer le ciel étoilé patrimoine commun de l’humanité…

En attendant, le projet Reflect Orbital représente exactement le contraire : non pas la protection de l’obscurité restante, mais son abolition définitive. L’incarnation – hallucinante, si je puis dire – de cette hubris technologique où des profits marginaux justifient le sacrifice de l’intégrité du ciel planétaire. Ainsi, cruelle ironie : pour produire une énergie renouvelable censée nous sauver du changement climatique, on détruirait ce qui reste de nuit…

Pour conclure, le paradoxe ultime de cette colonisation lumineuse : en voulant tout éclairer, tout rendre visible et maîtrisable, c’est la lumière elle-même qui devient principe de la tokenisation en cours du monde. Car éclairer sans relâche, c’est pouvoir fragmenter le monde en unités discrètes, toujours identifiables, localisables, quantifiables. Là où la nuit permettait une continuité, une indistinction fertile où les formes se fondaient les unes dans les autres – où l’obscurité était le lieu de l’ambiguïté, du passage, de la métamorphose –, le capitalisme l’abolit pour faire de la lumière stellaire une ressource continuellement extractible et ainsi transformer le ciel nocturne lui-même en infrastructure de production de valeur.

La nuit était ce qui restait gratuit, ce qui échappait encore à la loi du capital, mais, en entreprenant de l’abolir depuis l’espace, le capital parachève la transformation du monde en gigantesque dispositif d’extraction et de valorisation. Au risque – mais peu lui importe – de lui ôter bientôt toute profondeur et de l’empêcher de signifier quoi que ce soit au-delà de sa propre luminescence vide.


Lucas D. | texte élaboré avec l’appui d’Opus & Antidote pour la révision. Les données & idées ont été rédigées & structurées dans Obsidian. Ces technologies m’accompagnent dans l’exploration, la synthèse & la formulation des idées, tout en restant sous ma responsabilité éditoriale & critique |


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