
Avec le retrait persistant du mouvement ouvrier international, sommes-nous condamnés à devoir nous contenter de lire et d’entendre des moralisateurs nous enjoindre d’adopter des comportements vertueux pour éviter l’abîme ? C’est à craindre, car telle est la logique naturelle : quand la classe porteuse d’autres rapports sociaux se retire, les idéologues de l’ordre capitaliste, y compris ceux qui sans doute se croient ses critiques les plus lucides, prennent toute la place…
Yves Citton publie Cultiver la curiosité. À l’ère de la délégation algorithmique, aux Éditions de l’Aube, avec en bandeau – comme si cela ne suffisait pas – l’alternative binaire : « la curiosité ou l’effondrement ». Je n’ai pas encore pu lire le livre, mais souvent un titre, un slogan et une trajectoire théorique suffisent à situer le dispositif. Nous vérifierons à la lecture, mais en attendant voyons le contexte.
Citton n’est pas un moralisateur ordinaire : universitaire à Paris 8, co-directeur de la revue Multitudes, il vient de la mouvance post-opéraïste héritière de Negri, qui soutient, depuis 30 ans, que le travail est devenu lui-même linguistique, affectif, coopératif, et qu’analyser les facultés cognitives, c’est analyser aussi le rapport capital-travail. Cette thèse produit un effet précis : dès lors que le travail se confond avec les facultés, alors la reconquête de ces dernières tient lieu de programme. Bien sûr, avec l’émergence de l’IA, l’approche ne change pas vraiment, il s’agit toujours d’identifier une faculté humaine que le capitalisme – aujourd’hui algorithmique – capture, en faire l’object d’une reconquête théorique, voire la présenter comme dynamique sociale collective, et ainsi donner l’illusion d’un dépassement du développement personnel tout en restant, au fond, intégralement dans son cadre. Car que la curiosité soit collective ou individuelle, cela ne change rien à l’affaire : on propose toujours, contre un système économique qui broie les conditions d’existence de milliards d’individus, la mobilisation d’une capacité subjective que ce même système s’emploie systématiquement à saccager.
Mais le problème n’est pas seulement d’accomplir un déplacement idéologique de la lutte de classe vers le registre des capacités psychologiques, il y a aussi le fait que les LLM se dégradent lorsqu’ils s’entraînent sur leurs propres sorties (de plus en plus massives) : à mesure que la toile se sature de textes générés, les trusts de l’IA ont besoin toujours plus de production humaine fraîche pour ne pas se nécroser. Or, qu’est-ce que la curiosité, du point de vue de ce système – juste émergeant et déjà pourrissant –, sinon précisément cela : fournir à la machine de l’inattendu, du différencié, soit précisément ce qu’e la machine ne peut produire, et ce dont elle a besoin pour se renouveler ? L’interface conversationnelle n’est pas juste un lieu de consultation comme on voudrait nous le faire croire, mais bel et bien un dispositif d’extraction où chaque prompt, chaque correctif apporté, chaque préférence exprimée constituent le matériau sur lequel les modèles se calibrent pour se reproduire. Autrement dit, cultiver la curiosité, dans ce système où l’infrastructure de calcul appartient en gros à 6 entreprises qui ont besoin d’augmenter le débit de sa matière première, ce n’est pas exactement résister mais participer à l’approvisionnement du monstre. Et quand bien même on resterait sur le terrain des facultés (et la curiosité est nécessaire, personne ne dit le contraire), la prescription est impuissante, car la curiosité ne se cultive pas dans le vide ; elle suppose un monde où le monde du travail résiste, où les luttes réactivent la vie sociale, car ce sont les contradictions lorsqu’elles s’expriment qui peuvent stimuler la vie intellectuelle. Or, c’est précisément cela que le flux algorithmique s’emploie à abolir en nivelant tout, y compris les idées de la révolte, en équivalences consommables et en transformant toute confrontation en tokens rentables…
Autre raison de se méfier avant lecture : Citton a fréquenté les discours de l’effondrement – il a co-signé Générations collapsonautes en 2020 –, ces discours qui n’ont pas cessé depuis une quinzaine d’années de naturaliser la catastrophe en événement systémique quasi géologique – et, ainsi, de neutraliser la question de la lutte de classe et celle de la propriété des moyens de production. Marcuse parlait d’Affirmative Kultur pour dire cette façon de détourner vers le développement personnel et la contemplation du désastre l’énergie et l’attention qui, au contraire, pourraient porter la critique contre l’ordre social…
Nombreux sont les auteurs qui participent en ce moment à cette opération de dépolitisation des enjeux (Eric Sadin, Mazarine Pingeot, Abel Quentin, Marie-José Mondzain, Asma Mhalla, etc.), et nous espérons que Yves Citton se démarque. Son livre nomme-t-il la propriété des infrastructures, ou s’arrête-t-il au diagnostic de la capture ? La curiosité qu’il propose de cultiver est-elle pensée comme production dont quelques prédateurs de tech s’approprient le produit, ou comme faculté qu’il suffirait de reconquérir subjectivement ? Ma crainte est que la réponse se trouve déjà dans le slogan : une alternative dont les 2 termes sont, en fait, parfaitement compatibles : on peut cultiver sa curiosité pendant l’effondrement… Et il est probable que c’est exactement ce que les lecteurs de ce genre d’ouvrage font déjà – en pure perte.
Lucas, 17 août 2026
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