[notes pour une dérive contrôlée]

[note de lecture] La marché de l’art (1935), de Karel Teige – L’art comme opium du peuple

Karel Teige (1900-1951) fut une figure théorique centrale de l’avant-garde tchèque de l’entre-deux-guerres. Marxiste, ami de Breton, il rédigea ce texte en 1935, en pleine crise économique, alors que la barbarie impérialiste menaçait l’Europe d’une conflagration. Il y propose une analyse marxiste du marché de l’art dont la pertinence demeure entière à l’heure de la fascisation généralisée.

L’essai commence par situer l’art bourgeois « véritablement grand » à l’époque où la bourgeoisie était encore une classe ascendante – en Italie, en Hollande, en France. Après 1830 et 1848, une fois la révolution consolidée, son rapport à l’art bascule et devient purement utilitaire, pratique et prosaïque. Le capitalisme a certes libéré l’art du joug de l’Église, de la censure et des corporations, mais il l’a aussitôt soumis à sa propre logique mortifère : l’œuvre devient marchandise, le critique agent publicitaire, l’amateur spéculateur, et l’artiste une sorte de prolétaire plus ou moins bien loti selon la cote de sa signature. Vous avez dit d’actualité ?

À noter : Teige refuse tout déterminisme mécanique selon lequel l’œuvre serait un simple sous-produit de l’économie. S’appuyant sur l’extrême division du travail propre au capitalisme et une correspondance d’Engels, il insiste sur l’autonomie relative acquise par l’art à l’égard du processus de production. L’œuvre est bien un « reflet » des rapports sociaux de son époque, mais elle obéit aussi à une logique interne, à ses propres lois de forme et d’évolution.

De là découle une distinction entre deux grandes catégories d’art.

La première, que Teige refuse même de considérer comme de l’art, est celle du « non-art bourgeois » : art domestique et commercial, art académique subventionné, kitsch destiné au peuple. Dans tous les cas, l’art se met ici au service de la classe dominante, façonné par la demande du marché ou par les commandes officielles. S’y déploient notamment les œuvres chauvines qui célèbrent la bourgeoisie, ses mœurs, son armée, sa justice… bref, tout ce sur quoi s’appuiera l’esthétique fasciste.

La seconde catégorie est, aux yeux de Teige, la seule qui mérite pleinement le nom d’art : celui de l’avant-garde, de Nerval et Baudelaire à Delacroix et Daumier, jusqu’au surréalisme. Paradoxe – ou pas – à l’époque impérialiste, l’art « réellement grand » ne serait plus celui de la bourgeoisie, mais celui qui lui résiste. À partir de 1830, l’histoire de l’art devient ainsi, pour Teige, l’histoire des avant-gardes. En refusant de se dégrader en marchandise ou en servante de la bourgeoisie, l’art devient la caisse de résonance de tout ce que la vie moderne, qui réduit l’homme à un robot, ne sait plus utiliser ni absorber ; le dernier refuge des formes de lyrisme perdues par l’homme mutilé de la civilisation capitaliste.

Marginalisée, l’avant-garde deviendrait de facto un monde hermétique aux valeurs inversées, incompris du grand public. Mais, selon Teige, cette incompréhension trahit moins la vanité de l’art que la pauvreté culturelle de la société. Il ne s’agit pas de faire l’apologie de cet isolement, lequel ne serait qu’une phase appelée à se refermer, et ce, non par un retour aux formes anciennes, mais par une synthèse nouvelle entre la poésie et le monde. Breton en donnerait la preuve : les œuvres jugées délirantes en leur temps sont celles qui, avec le recul, « parlent pour nous », tandis que les œuvres populaires et tout de suite consommables, elles, s’éteignent. Au bout de cette logique, seul un renversement des rapports sociaux existants pourra mettre fin à cet isolement et permettra à l’art de renouer pleinement avec le monde ; un monde dans lequel la division entre créateur et spectateur sera elle-même dissoute.

Pour conclure, une précaution tout de même. Selon nous, la qualité d’une œuvre ne saurait être déduite a priori de la position sociale de son auteur. Cette position éclaire certes le matériau, et les catégories de Teige peuvent aider à situer historiquement certains courants, mais elles ne peuvent indiquer, somme toute, que des tendances. Un bourgeois réactionnaire ou un petit-bourgeois arriviste, quoique matériellement enclins à produire un art qui donne la patte, peuvent tout à fait produire une œuvre porteuse de contenu de vérité ; à l’inverse, un artiste marginal acquis aux idées révolutionnaires peut produire une œuvre à thèse qui, au fond, ne dit rien de plus, donc sans contenu de vérité. C’est pourquoi nous considérons que seule la critique immanente des œuvres, c’est-à-dire prises individuellement, permet en définitive de trancher…

Axel, 11 août 2026


En savoir plus sur pointsdancrage.fr

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur pointsdancrage.fr

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture