[notes pour une dérive contrôlée]

#curiousabout (ou pas) #3

Les œuvres traitées du n°3 :

  • Une génération passe, une génération vient, de Peretz Markish (L’Antilope, 2026), trad. et préface Rachel Ertel, 510 p. [roman]
  • L’Odyssée, de Christopher Nolan (2026, 2 h 52) [film]
  • « Kim Gordon. Stories for a body » (Collection Lambert, Avignon, jusqu’au 20 septembre 2026) [expo]
  • « Frida : The making of an icon » (Tate Modern, Londres, jusqu’au 3 janvier 2027) [expo]
  • « L’usage du feu », de Catherine Gardone (Galerie John Doe Books, Coustellet, Maubec, 23 juillet – 6 septembre 2026) [expo]
  • Idiots, de Joseph Conrad (L’Arbre Vengeur, coll. « L’Ivre de Caisse », 2026, trad. Dominique Dubois) [nouvelle]
  • Vermeille, de Florence Jou (De l’attente, 2026) [roman]
  • « François Morellet, 100 pour cent » (centre Pompidou-Metz, jusqu’au 28 septembre 2026) [expo]
  • Ma mère est une pirate, de Bénédicte Heim (Edwarda, 176 p.) [récit littéraire]
  • « Henri Matisse-Yves Saint Laurent. Le beau, la mode et le bonheur » (musée Matisse, Nice, jusqu’au 28 septembre 2026) [expo]

[roman] Une génération passe, une génération vient, de Peretz Markish (L’Antilope, 2026), trad. et préface Rachel Ertel, 510 p. Membre de l’avant-garde yiddish dans sa jeunesse, Markish s’installe en URSS en 1926. Arrêté en 1949 dans le cadre de la répression stalinienne, il est jugé lors du procès secret du Comité antifasciste juif et exécuté en 1952 (Nuit des poètes assassinés). Ce roman a été publié en yiddish en 1929, traduit en français pour la première fois aujourd’hui (seul le premier tome). Un shtetl d’Ukraine au début du XXème siècle : Mendl le meunier, son fils Ezra qui devient tchékiste, les pogroms, les haïdamaks, la guerre civile. À ce jour, je n’ai trouvé que deux compte-rendus (EaN et Pierre Ahnne via son blog). Premier point notable, les 2 critiques s’accordent sur le fait que la forme déborde les convictions ultérieures de l’auteur. Si Markish finira par s’inscrire dans le projet soviétique stalinien, son roman « envoie balader les oppositions convenues de l’héritage littéraire juif mais aussi les mots d’ordre obligatoires du progressisme d’État » (EaN) ; il « ne ressemble à rien d’autre dans la littérature yiddish », traditionnellement structurée par l’opposition entre tradition et modernité. Ahnne confirme que l’ouvrage « ne donne pas le sentiment de se plier aux exigences d’un art officiel » et note une « combinaison de continuité et d’instantanéité, de flux et de ruptures, marquée par le futurisme et l’expressionnisme, di[sant] admirablement le conflit moteur du récit ». Plus interessant encore, les 2 critiques semblent lire la fin de manière opposée. Pour EaN, le père finirait par reconnaître « la vérité et la nécessité » de l’action des fils, et le « génie de Markish » consisterait à faire converger morale juive et absolutisme révolutionnaire dans un « universalisme humaniste » – lecture qui n’est pas sans inquiéter. Pierre Ahnne, au contraire, n’y voit « ni avenir radieux ni credo révolutionnaire », les cris du fils et les pleurs du père « se diluent en fumée dans l’indifférence de l’infini ». Réconciliation finale ou refus de toute réconciliation ? À vérifier, donc #curiousabout [sources : En attendant Nadeau (Carole Ksiazenicer-Matheron) ; Pierre Ahnne, blog] A.

[film] L’Odyssée, de Christopher Nolan (2026, 2 h 52). Le problème avec les films de Nolan, c’est que passé le « monumental » et le « bluffant », il ne reste généralement rien – perso, je dois toujours faire un vrai effort pour me rappeler ses films. Or, à en juger la presse sur le nouveau produit de Nolan, il en sera de même cette fois-ci. P1 demande si une forme se comporte réellement face à ce qu’elle traite, ou si elle simule seulement une posture pour un effet calculé ; si la « grande force d’expression » que la monumentalité donne à voir sur l’instant ne tient pas au retour (P10), pas de vrai Verhalten (P1)… or, ici, apparemment, rien ne tient. C’est bien le diagnostic que porte Le Monde sur l’œuvre entière de Nolan : narrations « alambiquées » appuyées sur des concepts de sciences dures ou de philosophie, surcharge visuelle et sonore, budgets faramineux qui font de chaque film « une sorte de cathédrale auteuriste » permettant « au cinéma américain de se racheter une conscience universelle à bon prix »… Une posture donc calculée avant d’être éprouvée, ce qui est l’exact contraire du critère. Confirmation là où on l’attendait le moins, le fantastique lui-même : un cinéaste « obsédé par le réel, l’histoire et la science jusqu’à miner les élans de sa fantaisie » tient les monstres à distance abstraite (cyclope hagard, Scylla évanoui, sirènes reléguées hors-champ, ciel « blanc d’abstraction », montage discordant « tenant du cubisme »). Quant au message, il est entièrement extractible – la guerre ne fait que des vaincus, la gloire cache la honte –, et Le Monde remarque « quelque chose d’étrange à un film qui, tout en déplorant la violence, se plaît à la glorifier » dans sa « curieuse bataille finale ». Sans parler de l’happy end – qui semble désespérément inévitable – où Ulysse embarque finalement avec Pénélope, le sceptre laissé à Télémaque, soit la fausse réconciliation dans ce qu’elle a de plus manifeste (P9) là où le mythe imposait conservait l’irrésolution. Verdict de Libé : un « blockbuster homérique » qui dénonce l’hubris grecque à 250 millions de dollars, sans « un minimum de crédit moral ». Not #curiousabout (at all). [sources : Le Monde ; Libération ; Télérama ; RTBF ; Patrice Brun] L.

[expo] « Kim Gordon. Stories for a body » (Collection Lambert, Avignon, jusqu’au 20 sept. 2026). Première monographie française de la cofondatrice de Sonic Youth, plasticienne « qui joue de la musique ». Ce que montre surtout la presse : des noms de groupes hardcore, Secret Abuse, Pussy Galore, Dead Machines, peints en lettrage noir dégoulinant sur fond blanc pour dénoncer… la rhétorique virile et masculiniste du rock hardcore, et, ce faisant, « ironiser la dimension agressive » (Télérama). L’ennui est que la Faktur dégoulinante, héritée de toute la peinture-texte new-yorkaise de Basquiat à Wool, est non seulement une convention vidée de toute authenticité, mais ici mise au service d’un contenu intégralement extractible (« le hardcore est masculiniste »). Donc, on ira surtout voir les sculptures – qu’aucune source ne décrit –, un dispositif vidéo sous saturation atonale, et Picture Window, qui rejoue Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman, et dont le calme « déborde » dans une salle d’aquarelles silencieuses… #curiousabout, mais il faut tout de même le dire vite. [sources : Télérama, Thomas Richet] L.

[expo] « Frida : The making of an icon » (Tate Modern, Londres, jusqu’au 3 janvier 2027). Dispositif repoussant : son titre (« la fabrication d’une icône », juste le prénom… ), ses chiffres (41 000 billets pré-vendus, record du Tate), une boutique que le New York Times dit « débordante de bibelots qui diminuent son statut plutôt qu’ils ne l’élèvent » (chaussures, tequila, jusqu’aux serviettes hygiéniques…). La marchandisation va jusque dans l’assiette : la cuisine du restaurant partenaire est « mexicaine » pour l’occasion… Le politique lui-même est expurgé : The Guardian et le NYT relèvent que les cartels « condensent le marché ouvert, l’ALENA et l’activisme LGBT en une phrase » ; et Trotsky, qu’elle hébergea et dont elle a partagé l’horizon politique, est mentionné comme fait anecdotique. Bref : un dispositif qui a tout l’air d’être agencé pour qu’on consomme l’icône et rien de plus. Pourtant, derrière ce bazar consumériste, il y a sûrement une forme qui mériterait d’être abordée : Kahlo retourne le retablo sur cuivre et fer-blanc, troque le divin pour le psychologique, documente son calvaire « à défaut de miracle » – convention votive populaire sécularisée depuis l’intérieur – et il y a son « je ne peins pas mes rêves, je peins ma réalité » qu’elle oppose à Breton ! Sans parler de l’autoportrait frontal qu’elle reprend en main contre le fardeau d’« être regardée plutôt que vue »… Autant de gestes que personnellement, plutôt rétif à son œuvre, j’aurais aimé traverser si le Tate n’avait apparemment tout organisé pour interdire ce qu’il aurait dû permettre. Donc #curiousabout l’œuvre mais dégoût pour l’institution qui la neutralise. [sources : Télérama, Virginie Félix ; The Guardian, Emily LaBarge ; The New York Times ; The Conversation, Benedict Carpenter van Barthold] L.

[expo] « L’usage du feu », de Catherine Gardone (Galerie John Doe Books, Coustellet, Maubec, 23 juillet – 6 septembre 2026). Tirages argentiques. Fonderie de Gray en 1969, Forges de Syam et Verrerie de Passavant en 1990. La coulée manuelle en série, les mouleurs et leurs machines, le rude déplacement du métal en fusion. Ce qui pourrait tenir : le geste, la machine, la pause. Pas de lyrisme mais des opérations. Le repas se réchauffe sur le métal en fusion de telle sorte que la fonte sert deux fois, à produire et à reproduire la force de travail. Cette légende qui ment en écrivant « les travailleurs et leur machine ». Enfin ce travail de la lumière, puisque le feu semble être souvent la seule source d’éclairage ; ainsi « l’usage du feu » serait-il la condition d’existence de la forme. Mais ce qui inquiète tient tout entier dans le papier aberrant de Thierry Maindrault (L’Œil de la Photographie), qui, sans blague, explique la mort de ces ateliers par le coût du travail et l’écologie – le capital n’y est pour rien. Il trouve par ailleurs à ces lieux « une superbe photogénie » et à ces images « une beauté et une sensualité intimes ». Puis il regrette que les tirages ne soient pas limités car cela nuit à « leur valeur muséale », quoique pas à « leur valeur ethnologique ». Voilà le trajet complet selon Maindrault : des ouvriers réduits à l’oubli parce qu’ils ont coûté trop cher, dont l’usine est photogénique et les images plus précieuses si l’on en tirait moins. Reste à voir si les photographies résistent au risque d’esthétisation et surtout à ce qu’on en fait – certaines semblent le pouvoir. Donc #curiousabout, mais contre son cadre et en oubliant les mots de Maindrault. [source : L’Œil de la Photographie, Thierry Maindrault] A.

[nouvelle] Idiots, de Joseph Conrad (L’Arbre Vengeur, coll. « L’Ivre de Caisse », 2026, trad. Dominique Dubois). Je n’ai jamais lu Conrad, commencer par ce texte plutôt que par les grands romans serait donc commencer par le tout premier qu’il ait publié. Écrit en 1896 à l’Île-Grande pendant son voyage de noces, un fait rural qu’il dit avoir vu de ses yeux sur la route de Ploumar. La quatrième de couverture recentre le récit sur un paysan et sa « fureur » noyée dans le cidre, réduit les enfants à quelques « silhouettes chétives » et enferme finalement le roman dans une « malédiction », substituant une logique de fatalité à ce que, d’après Le Télégramme, le texte met précisément en jeu – la pression sociale, le conflit entre l’Église et la République, et la transmission de la terre. Conrad revendique le contact direct avec ce qu’il a vu ; des commentateurs le disent formellement proche, à cette époque, de Maupassant, et l’auteur jugeait lui-même le texte mineur. A instruire à la lecture, donc, si quelque chose résiste à cet hypothétique emprunt de convention – le conte cruel à la Maupassant. #curiousabout. [sources : Le Télégramme (Michel Renouard, Jean-Pierre Le Dantec) ; The Literature Network] A.

[roman] Vermeille, de Florence Jou (De l’attente, 2026). Une vigneronne du Roussillon résiste avec ses deux derniers compagnons à la sécheresse, aux incendies et aux drones de spéculateurs qui « capitalisent sur le désastre ». Poète (Xixi, 2025) passée au roman, l’autrice dit avoir mené une enquête de terrain auprès d’une vigneronne réelle, avec pour projet assumé « de les honorer ». Le texte mélangerait sciemment cli-fi, terroir et « poésie dionysiaque » (Télérama), que la critique loue pour une langue « subtilement somptueuse », « un écrin […] d’une grande beauté » (Le Monde). D’EaN au Monde des Livres jusqu’à l’entrefilet Ouest-France, les 4 recensions disent la même chose avec la même chaleur (sans mauvais jeux de mots) — hommage, beauté, utopie, vitalité. Un roman sur l’écocide capitaliste qui ne produirait ainsi aucune friction. Et la chute refermerait tout sur la réconciliation la plus nette : « Faisons de cette cuvée un long cri […] ils boiront ce cri », ou, dit autrement, le désastre agricole mis en bouteille à déguster. Comme si ça ne suffisait pas, le livre se lance en « concert littéraire » au château de Kerminy, avec Serge Teyssot-Gay (ex-Noir Désir) à la guitare. Le cataclysme vaut bien une fête… #notcuriousabout du tout. [sources : Le Monde des livres (Hugues Robert) ; Télérama (Marie Fouquet) ; Ouest-France ; EAN (Pauline Brossard)] A.

[expo] « François Morellet, 100 pour cent » (centre Pompidou-Metz, jusqu’au 28 septembre). Rétrospective à double parcours : « raison » & « déraison ». Au moins 3 questions. P7 d’abord : quand un artiste soumet sa production à une règle mathématique explicite puis la dérègle, quand il fait de l’écart au programme un programme à son tour, la technique reste-t-elle vivante ou se fossilise-t-elle en convention ? La formule de Lavrador (Libération) – Morellet « saboteur de ses propres œuvres » – pose le désordre du côté de l’auteur et non du matériau, ce qui, si c’est exact, ferait de l’écart un exercice de maîtrise et non sa négation. À vérifier donc. Second point : l’absorption sans reste, dont le lissage est l’indice (le 5e échec de P7) : un dispositif qui revendique lui-même la « déraison optique pour déjouer la maîtrise du regard », et se démultiplie en franchise nationale (« 100 × Morellet »), laisse-t-il subsister quelque chose du désordre qu’il expose, ou en fait-il un motif de plus ? Enfin le contenu de vérité (CV) : le désordre produit par l’excès de rigueur reste-t-il présent dans l’œuvre comme un désordre non résolu, ou finit-il par être absorbé, digéré en un charme de plus qui ne menace plus rien ? Question qu’on ne tranchera qu’en regardant si le tremblement des premières bandes peintes à main levée, une fois effacé sous l’influence de Max Bill puis réintroduit dans les néons et les Geometrees, est encore un tremblement ou n’en est plus que le souvenir domestiqué… #curiousabout. [sources : Libération/Judicaël Lavrador ; Télérama] L.

[récit littéraire] Ma mère est une pirate, de Bénédicte Heim (Edwarda, 176 p.). Une correspondance avec Sam Guelimi et qui, selon Richard Blin, « invente sa forme à mesure qu’il s’écrit » : montage de séquences discontinues, où « le saut ou le passage de l’une à l’autre compte autant que ce qui se passe dans chaque moment », soit la lettre comme contrainte formelle, avec son destinataire nommé et ses ruptures. Blin rapporte par ailleurs qu’on a reproché à Heim une écriture « trop particulière et travaillée, trop littéraire, trop élitiste », qu’il faudrait « faire des concessions » pour « gagner des cœurs et des lecteurs » : donc refus de la lisibilité marchande – on prend. Une inquiétude peut-être, puisée dans le vocabulaire de la recension : « se désempoisonner de l’amer », « autorésurrection ». Si le livre convertit la relation à la mère en réconciliation / consolation bien menées, qu’en pourra-t-il rester ? #curiousabout. [sources : Le Matricule des Anges n°275/Richard Blin] L.

[expo] « Henri Matisse-Yves Saint Laurent. Le beau, la mode et le bonheur » (musée Matisse, Nice, jusqu’au 28 septembre 2026). Encore un face-à-face, une formule qui s’impose partout : 2 noms accolés, un « dialogue » annoncé, et le rapprochement comme seule thèse. Ici les commissaires promettent une « volonté de transgresser les frontières établies entre les “beaux-arts” et les “arts appliqués” », mais ils ne montrent, au fond, qu’un rapport – à sens unique : Saint Laurent prélevant le quadrillage de La Femme à la voilette, le bleu de La Desserte rouge, le motif de La Blouse roumaine. Du reste, le rapprochement se paraphrase intégralement en une seule phrase : « le couturier s’est inspiré du peintre », juxtaposition qui n’ajoute rien. Manque d’imagination curatoriale, ou racolage assumé ? Not #curiousabout. [sources : L’Humanité/Pierre Barbancey] L.


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