
À vrai dire, il n’existe pas d’esthétique marxiste : Marx et Engels n’ont laissé sur l’art que de brèves incursions — la page embarrassée de l’« Introduction » de 1857 sur la statuaire grecque, 2 lettres de circonstance à Minna Kautsky et à Margaret Harkness, la remarque des « Théories sur la plus-value » sur l’hostilité de la production capitaliste à la production spirituelle, et quelques notations des Manuscrits de 1844 sur la formation des 5 sens –, rien de probant sur le plan épistémologique, rien en tout cas qui autorise à constituer une doctrine. Et quand Arvon croit pouvoir se justifier en puisant chez Lénine – l’orientation d’une esthétique dépendrait en dernière instance de la théorie de la connaissance qui la sous-tend –, il n’expose, somme toute, qu’une théorie du reflet forgée dans Matérialisme et empiriocriticisme contre Mach et Bogdanov, au fil d’une polémique gnoséologique… qui ne portait pas sur l’art. Son transfert à l’esthétique est une opération seconde, achevée en 1934 au congrès des écrivains soviétiques, et dont le livre avoue le coût mais sans rien véritablement en conclure sinon qu’avec la conscience-reflet « c’en est fini apparemment du rôle créateur du sujet artistique »…
Tout le reste s’emploie à réparer cette perspective qui n’a rien à voir avec le matérialisme de Marx : en convoquant le reflet artistique distinct du reflet scientifique chez Lukács, en réintroduisant l’imagination par la bande, en citant Trotsky… Il n’empêche, la primauté du contenu demeure : la commande est aux mains du contenu, les rapports du contenu et de la forme correspondent à ceux de la base et de la superstructure (ce qui ne dit strictement rien de la fabrication des œuvres) et l’art n’est considéré que sous le rapport de son utilité militante… Arvon n’en sort pas, et ne semble pas pouvoir comprendre que reflet et primauté du contenu ne sont pas des propositions esthétiques matérialistes mais seulement les traces d’une contingence militante devenue exigence de propagande.
Restent les chapitres sur Lukács et Brecht, où la querelle du réalisme, le montage et la distanciation engagent moins une théorie de la connaissance qu’une manière de faire du théâtre : de la technique, du métier, l’état daté des moyens. C’est la meilleure partie du livre, pour une raison qu’Arvon n’aperçoit pas : il y établit malgré lui que les 2 esthétiques dérivent de 2 lignes tactiques, le réalisme lukácsien qui rattache le réalisme socialiste au réalisme critique bourgeois pour enrôler les grands romanciers dans la lutte antifasciste (le front populaire traduit en littérature), le rejet en bloc de la culture bourgeoise chez Brecht prolongeant la ligne de la rupture. D’où un chiasme qui défait de l’intérieur la doctrine du contenu : Lukács, théoricien du contenu, défend la jouissance esthétique contre l’activisme et rappelle que Marx s’intéressait aux œuvres pour elles-mêmes ; Brecht, l’homme du théâtre utile, exige que la critique soit immanente à l’œuvre et refuse qu’elle se tienne devant elle en législatif dont l’art fournirait l’exécutif. Le praticien oppose alors à la campagne antiformaliste les 3 thèses que la théorie du reflet ne peut valider : le montage, le monologue intérieur, la distanciation ne relèvent d’aucun régime économique déterminé et peuvent servir toutes les causes ; les vrais formalistes sont les adorateurs de formes anciennes, ceux qui ne regardent que les formes ; on parle beaucoup des formes au nom du marxisme sans que cela ait rien de marxiste. Plus d’esthétique matérialiste sous sa plume que dans tout l’appareil doctrinal exposé par ailleurs…
Reconnaissons-le, à la décharge d’Arvon, la date de rédaction pèse : la Théorie esthétique d’Adorno paraît la même année (1970) à titre posthume et n’est pas encore traduite en France (1974), mais l’excuse n’est que partielle, la polémique contre Lukács datant de 1958 et la Philosophie de la nouvelle musique étant disponible depuis 1962. Résultat : Arvon ne voit pas que la société entre dans l’œuvre par le matériau et non par le thème, que la forme est du contenu sédimenté. Et la conclusion est à l’avenant : au nom d’une « dialectique vivante et éternellement inconciliable », il referme son livre sur une société ayant retrouvé son harmonie, sur la valeur suprahistorique de l’œuvre et sur l’essence humaine, y ajoutant l’imaginaire promu matière plus délicate que la réalité sociale, tandis que la fonction dernière assignée à l’art – tenir en éveil « les consciences par nature endormies » – révèle une anthropologie a-historique…
Bref : à lire à titre indicatif, mais l’esthétique matérialiste reste à faire.
Lucas, 19 août 2026
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