
Le prochain livre de Naomi Klein, End Times Fascism and the Fight for the Living World, coécrit avec Astra Taylor, paraîtra en septembre juste avant les élections de mi-mandat américaines de novembre… Le dispositif est connu, on l’a déjà vu à l’œuvre dans No Logo, dans La Stratégie du choc, dans Tout peut changer : Klein part à chaque fois d’un problème réel – qu’elle documente avec sérieux – et nomme sans vergogne les responsables… puis elle referme systématiquement l’analyse sur l’espoir que le système, qui a produit ces responsables, consente enfin à se réformer…
Ici, la cible est l’alliance apocalyptique des fondamentalistes religieux, des technologues de la Silicon Valley et des ethno-nationalistes, unis par la conviction qu’un cataclysme purificateur arrive et qu’ils seront du bon côté. Le portrait est juste : les bunkers, les îles privées, Mars, Thiel installant Palantir dans l’Argentine de Milei comme « Plan B » nucléaire — tout cela existe et mérite d’être documenté. Ce qui manque, et qui a toujours manqué chez Klein : le sujet historique capable d’en finir avec ces rapports sociaux mortifères. Elle-même annonce que son livre est « finalement plein d’espoir » parce que la grande majorité des gens, y compris ceux qui ont voté Trump, rejettent ces visions apocalyptiques. Mais voilà seulement en quoi consiste l’opération : le sujet politique n’est pas la classe internationale des travailleurs – ceux qui produisent richesse & valeur et peuvent donc l’interrompre –, mais « la majorité des gens », catégorie sociologiquement vide et politiquement inoffensive, dont l’unité supposée repose sur un rejet moral partagé (et concrétisé dans un isoloir), non sur une position commune dans le rapport de production.
Klein est la porte-parole exemplaire d’une petite-bourgeoisie intellectuelle lucide sur les symptômes du capitalisme pourrissant et absolument étrangère aux idées de la révolution sociale. On ne lui jettera sans doute pas la pierre pour cela : le mouvement ouvrier a disparu des radars depuis des décennies et il faut une discipline théorique particulière pour continuer à penser une force sociale qu’on ne voit plus agir. Mais le résultat est chaque fois le même : un discours de commentatrice avisée qui, partant de problèmes réels, s’emploie finalement à légitimer les rapports sociaux qu’une analyse conséquente devrait conduire à rejeter.
Une réserve sur l’usage du mot « fascisme » qui, traditionnellement, est un mode de domination de classe : une forme d’État, une base sociale identifiable, une fonction précise dans un rapport de forces déterminé. Pour Daniel Guérin, dans Fascisme et grand capital (1936), le fascisme n’était pas une déviation mais une réponse du grand capital à sa crise. Trotsky y voyait aussi la mobilisation de la petite-bourgeoisie par le capital quand la domination parlementaire ne suffit plus à contenir le mouvement ouvrier. Or, chez Klein, il ne semble désigner qu’une mentalité – la croyance apocalyptique – et un milieu – technologues, évangéliques, ethno-nationalistes réunis par une eschatologie commune. Une psychologie collective plutôt qu’une analyse de classe de l’État, autrement dit. C’est cette insuffisance qui produit tout le reste : si le fascisme est d’abord une croyance, alors le combattre consiste à opposer une meilleure croyance, ce que la « majorité des gens » serait censée pouvoir faire…
Lucas, 19 août 2026
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