Ce qui brûle sans rien laisser n’aura été qu’une allumette ; ce qui ne brûle pas encore n’est pas nécessairement éteint.
Formulation
Le premier contact, saillance ou froideur, résiste-t-il à l’attention prolongée ? Ce qui a brûlé d’emblée révèle-t-il sous l’analyse une nécessité formelle, dans laquelle un contenu de vérité continue de se déposer, ou la saillance s’y dissout-elle, montrant qu’elle ne reposait que sur du racolage, sans rien qui résiste une fois l’effet retombé ? Ce qui laisse froid tient-il une brûlure différée, ou n’était-ce que l’inertie de ce qui n’avait rien ? On cherche la résistance de l’œuvre à l’épuisement : celle qui tient au retour, contre celle qui perd sa charge dès qu’on y revient. Ce qui compte n’est donc pas le premier contact mais ce que le retour en fait.
Ce que ce retour éprouve, c’est le Nachvollzug (P11) : le re-parcours que l’œuvre demande à celui qui la reçoit, lequel refait ainsi le trajet de sa construction au lieu de n’en recevoir que l’effet. Il est le mécanisme, car c’est en re-parcourant qu’on éprouve si l’œuvre tient, et la condition, car seule une œuvre construite comme un trajet à refaire peut résister au retour. Ce re-parcours ne porte pas toujours sur une construction reconstituable : certaines œuvres maintiennent une opacité que le retour ne dissout jamais et vers laquelle il revient sans l’épuiser… à condition que cette opacité soit formellement nécessaire et non fabriquée comme effet, faute de quoi elle ne tient pas plus que le racolage.
2 tests. 1) Le test synchronique : la saillance tient-elle au cours d’une même session d’attention prolongée, ou se dissipe-t-elle dès qu’on la fixe ? 2) Le test diachronique : l’œuvre tient-elle sur des mois, des années, à travers des relectures séparées par des formations perceptives différentes ? Une œuvre peut satisfaire tous les critères à la première lecture et ne pas tenir à la longue, ce qui semblait nécessité n’étant qu’un effet de surface bien construit, et l’inverse vaut tout autant.
3 régimes de résistance. 1) Le retour dévoile des strates que le premier contact ne donnait pas, autrement dit : l’œuvre se creuse à mesure qu’on y revient. C’est le régime de la profondeur. 2) l’œuvre est déjà entière, elle ne se déplie pas mais ne s’use pas non plus. C’est le régime de la densité. 3) Certaines œuvres sont pauvres en surface – rien ne s’y déplie au premier abord –, mais c’est leur maintien dans la durée qui creuse la perception qui la reçoit pour permettre ce que le premier contact ne pouvait donner. Encore faut-il que cette pauvreté de surface soit formellement par l’opération elle-même, et non affichée comme un signe de sérieux ou de radicalité – une durée imposée sans que rien ne s’y joue, un dénuement qui se donne pour une preuve d’exigence, ne sont pas différents, au fond, du racolage…
2 précautions. 1) La stabilité du sujet qui retourne à l’œuvre : si ses conditions perceptives ont changé entre deux contacts, c’est peut-être lui qui a changé, non l’œuvre qui s’est épuisée ou révélée. La variable sujet et la variable œuvre ne s’isolent jamais complètement, et le jugement de durée porte toujours une part d’incertitude sur laquelle des deux a bougé (axe réception). Cette stabilité n’est du reste pas seulement perceptive, elle est matérielle : le retour répété suppose un accès au temps, au loisir de revenir hors pression utilitaire, que les rapports sociaux distribuent inégalement. La difficulté n’est donc pas une valeur, ni l’accessibilité un défaut. 2) L’art éphémère : performance, installation périssable, œuvre consumée dans l’instant. Il ne sort pas du principe, il en déplace le support vers la trace, documentation, témoignage, récit, qui devient l’objet du Nachvollzug. Le critère reste le même, immanent et formel : non « l’œuvre est-elle restée inoubliable ? », qui mesurerait un souvenir, mais « sa trace est-elle construite comme un trajet à refaire, ou n’est-elle qu’un stock d’informations que la mémoire consigne une fois pour toutes ? ». Seul cas hors de cette prise, l’œuvre dont la fugacité même est la forme, qui refuse toute trace comme elle refuserait la conservation marchande : celle-là relève du refus de réconciliation (P9), non de ce principe, et c’est une frontière inter-principes, non une indécision interne.
Distinction. P1 teste la posture au premier contact (la forme s’avance-t-elle sans simulation, son opacité appelle-t-elle d’autres visites ?), P3 teste la structure de la trace (le contenu résiste-t-il à l’extraction, la forme intègre-t-elle dialectiquement ce qu’elle porte ?), P10 teste la tenue de la posture et de la structure dans le temps. Ce que P10 ajoute, c’est la dimension diachronique que les autres, jugeant l’œuvre à un instant, ne peuvent pas voir.
Ce qu’il faut retenir : le premier contact, chaud ou froid, ne juge de rien, c’est le retour qui départage (1). L’œuvre résiste quand elle se creuse, quand elle demeure sans s’user, ou quand son maintien réorganise la perception qui la reçoit ; à l’inverse, elle s’épuise quand le retour n’y trouve plus rien que la surprise retombée. Ni l’intensité première ni la difficulté ne valent par elles-mêmes : seul compte ce que l’attention prolongée fait apparaître ou dissout.
Illustrations

Rothko donne le cas du premier contact décevant qui se révèle sous la durée. D’abord des rectangles de couleur, presque rien ; puis, à l’attention prolongée, les bords flottent, les couches respirent les unes à travers les autres, ce qui semblait simple s’avère formellement nécessaire. C’est le mouvement inverse du racolage.
La Recherche donne le cas littéraire de la brûlure différée. Le premier contact rebute par la lenteur, les phrases interminables, l’attention aux insignifiances ; les retours imposent rétroactivement la nécessité d’une architecture que rien, d’abord, ne laissait voir… L’architecture entière n’est perceptible qu’à celui qui revient et c’est cette dépendance stricte au retour qui en fait un cas paradigmatique du principe.
Koons en est le contre-exemple exact. Le Balloon Dog est immédiatement saillant, et l’attention prolongée n’y trouve rien de plus : la forme se livre d’un coup, aucune strate ne se dépose sous la première. L’analyse dissout la saillance en montrant qu’elle reposait sur le seul racolage.
(1) Ce que la durée départage ne tient pas au seul goût. Lorsqu’une œuvre révèle avec le temps une insuffisance formelle qu’aucun retour de mode ne rachète, ou lorsqu’une œuvre longtemps ignorée finit par s’imposer contre le goût établi, cela tient aussi à des qualités objectives inscrites dans la forme. Le principe porte sur cette part objective : quelque chose dans la forme décide, que le temps démasque
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