[notes pour une dérive contrôlée]

[grille] Principe 7 : technique vivante

La technique morte est sourde valable partout ; la technique vivante écoute – et ne vaut qu’ici.

Formulation

Ce qu’on nomme ici « technique », c’est le rapport de la forme à son matériau – non la maîtrise, non le savoir-faire. La technique se règle-t-elle sur la résistance de ce matériau-ci, ou lui est-elle imposée sans égard à ce qu’il oppose ? On cherche une technique vivante : celle qui commande ce rapport depuis le matériau lui-même, non depuis un procédé appliqué sans égard pour le matériau.

L’artiste arrive toujours avec une technique acquise, et cela ne décide de rien : Cézanne dispose de toute la technique de la peinture, et ce qui la rend vivante est qu’il la plie à ce que la Sainte-Victoire lui refuse, au lieu de l’appliquer comme une recette valable partout…

La technique vivante se distingue de 3 échecs. 1) La technique morte, transportable, elle s’applique partout pareil parce qu’elle ne s’est réglée sur rien ; et il faut alors se demander d’où viennent ses procédés et qui les a imposés comme standard. 2) La spontanéité naïve, c’est-à-dire le refus de toute médiation, ou la croyance qu’on atteint le matériau sans technique. 3) La technique a bien rencontré son matériau, mais la trace – la Faktur (terme adornien) – qui en atteste s’est institutionnalisée en code. Ni surdité, ni absence de technique, mais technique consumée, ou moribonde… Toute Faktur qui réussit à signifier l’authenticité s’y substitue et cesse d’en attester.

Ce qu’il faut retenir : la technique s’est-elle réglée sur la résistance du matériau, ou lui a-t-elle été imposée sans égard à ce qu’il oppose ? La technique vivante tient ensemble la rationalité qui construit et la réceptivité qui se laisse affecter ; elle échoue dès que l’un des 2 pôles l’emporte : le procédé imposé qui ne rencontre rien, ou l’affection sans structure…

Illustrations

Claude Monet dispose de toute la technique de la peinture, et sa série des Cathédrales en témoigne : la pierre ne tient pas sa forme, la lumière change d’heure en heure, le motif se dérobe. D’où les reprises obsessionnelles, 30 toiles du même sujet où la technique s’ajuste parce que le matériau continue d’opposer quelque chose…

À l’opposé, la technique morte : la peinture de Salon – Meissonier, Gérôme : des procédés magistralement maîtrisés, appliqués de l’extérieur à n’importe quel sujet, le savoir-faire séparé de son objet.

La technique peut aussi mourir après avoir été vivante : c’est le risque de la Faktur retournée. Le fauvisme tardif, par exemple : une fois instituée comme style fauve, cette Faktur devient recette. On la reproduit parce qu’elle signifie liberté / spontanéité / modernité, mais non parce que le matériau l’exige encore…

Des équivalents contemporains en photographie : grain argentique simulé, saturation analogique codifiée : procédés numériques qui imitent l’argentique pour en porter la valeur d’authenticité, sans que la résistance du matériau argentique ait été éprouvée…


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