« Je suis jeune, mes enfants vivront l’enfer sur Terre… je fais quoi ? »

Ce qui arrive est logique / La guerre mondiale qui se prépare, avec retour de la menace nucléaire comme nouvel horizon quotidien, réchauffement climatique dont les modèles les plus pessimistes paraissent déjà trop timides, effondrement écologique de par le monde qui commence à rendre des régions entières inhabitables, crétinisation algorithmique méthodique par la capture systématique de l’attention et la destruction des conditions cognitives de la pensée, disruption technologique permanente présentée comme progrès par les plus béats alors qu’elle parait désormais devoir disloquer tout ce qu’elle touche, montée en puissance de technorégimes pour lesquels on a ressuscité le mot « fascisme » et qui déjà se demandent ce qu’ils vont bien pouvoir faire de masses jugées « superflues ». Voici en quelques mots ce que la jeunesse d’aujourd’hui a reçu en héritage et qu’elle s’apprête à léguer sans espoir mais avec la conviction profonde que le pire est certain. Mais rappel : rien de tout cela n’est accident, ni même une dérive, une sorte d’excès qu’il suffirait de corriger pour retrouver un chemin vertueux. Non, l’effondrement en cours est le résultat logique dans un système dont la contradiction fondamentale – un capital qui doit accumuler indéfiniment sur une planète où l’impérialisme a déjà tout dévoré – ne peut se résoudre que par les guerres et la destruction. Dans ce contexte historique, les scénarios du pire ne sont pas des risques, c’est le monde qui vient, à moins que quelque chose n’en interrompe la course.
Qui est responsable ? / C’est la question à poser car tout est fait pour la rendre impossible. Ce ne sont pas les « humains » comme le voudrait le storytelling dominant, formulation généralisante qui prospère y compris dans le discours écologique institutionnel, qui dissout la responsabilité réelle dans une culpabilité globale sans prise possible. Ce ne sont pas non plus « les technologies » : celles-ci sont produites, déployées, imposées dans le cadre de rapports sociaux destructeurs, c’est-à-dire ceux du capital. Le rapport impose sa logique à la chose. Ce ne sont pas davantage « les élites » au sens vague et visqueux du terme, mot d’ordre populiste qui permet aux fascistes de dénoncer une caste sans jamais cibler la propriété. Ce qui produit le désastre a un nom et une adresse : la classe capitaliste, c’est-à-dire ceux qui possèdent les moyens de production, extraient la plus-value de l’exploitation, et imposent au monde entier l’unique loi que leur système reconnait sans faiblir: la loi du profit illimité. Ne rien produire mais s’approprier tout : telle est la fonction. Cette classe est minuscule, internationale, organisée à travers les États, les institutions financières, les médias. Elle n’a pas besoin de comploter pour agir, la marche ordinaire des rapports sociaux de production suffit. Nommer cette classe est le premier acte politique ; ne pas le faire est la première capitulation.
Qui peut neutraliser ? / La classe capitaliste est puissante mais elle ne serait rien sans ceux qui font tourner la société, ceux qui produisent absolument tout. Aucun profit n’est possible sans plus-value à extorquer sur le travail d’immenses masses humaines quotidiennement mobilisées, aucune marchandise ne pourrait circuler sans la logistique que ces dernières assurent, aucune donnée ne serait traité sans les infrastructures qu’elles entretiennent jour après jour. En réalité, ceux qui produisent ont le pouvoir d’interrompre le système, et personne – aucune police, aucune armée, aucun algorithme – ne peut les remplacer. Cette classe a aussi un nom : c’est la classe internationale des travailleurs, dans toute son hétérogénéité contemporaine – ouvriers industriels des chaînes mondialisées, employés du tertiaire précarisés, travailleurs des plateformes, agents des services publics, techniciens et intellectuels prolétarisés, agriculteurs sous contrainte des multinationales, travailleuses du care, chômeurs et sous-employés maintenus dans ce que Marx appelait l’armée de réserve du capital. Cette classe existe, elle est immense, elle est objectivement en position de neutraliser la classe capitaliste, elle en a le potentiel. Ce qui lui manque, c’est l’organisation, celle qui porte et construit la conscience de son unité et transforme ce potentiel en action historiquement déterminante.
Que faire ? / Lénine avait formulé la réponse dans un essai qui portait ce titre. La classe qui peut neutraliser la classe capitaliste doit être armée moralement et politiquement pour que les prochaines explosions sociales – et il y en aura, parce que les contradictions du système les rendent inévitables – ne se dissipent pas dans la répression, ne se laissent pas récupérer par le fascisme qui prospère chaque fois qu’une crise ne trouve pas d’issue révolutionnaire, ne s’épuisent pas dans la revendication catégorielle ni dans une émotion collective sans lendemain. Armer politiquement veut dire reconstruire des organisations qui ne soient ni des appareils bureaucratiques, ni des groupuscules confidentiels et dogmatiques, mais des structures capables de porter la conscience de classe à l’échelle où se jouent la lutte de classe. Tâche longue et ingrate, sans garantie de succès, mais la seule qui ne soit pas une capitulation déguisée. Armer moralement – ce que seules ces organisations peuvent faire vivre –, c’est reconstruire les conditions d’une pensée critique effective : mémoire historique du mouvement ouvrier et de ses défaites (pour ne pas reproduire indéfiniment les mêmes erreurs), fréquentation sérieuse des idées du mouvement ouvrier révolutionnaire (culture théorique marxiste, matérialiste…), résistance à la fragmentation algorithmique de l’expérience, refus des consolations affectives qui remplacent la politique par le soin, et par-dessus tout affûtage permanent de son sens critique.
Comment, à l’inverse, ne rien faire / Car c’est certain : il existe des formes très nombreuses, très valorisées socialement, de ne rien faire tout en croyant/disant faire ; elles constituent même l’essentiel de ce qui se présente aujourd’hui comme engagement. Par exemple, en faisant vivre les illusions religieuses, dans leur version obscurantiste traditionnelle mais aussi dans leurs formes contemporaines sécularisées : spiritualités personnelles, développement de soi, retour à la nature, gratitude, méditation prescrite, sagesses ancestrales importées, néo-chamanismes commerciaux. Autant de diversions qui détournent l’énergie critique vers l’intériorité et laissent intact ce qui produit la souffrance qu’elles prétendent apaiser. En entretenant aussi les chimères électoralistes, c’est-à-dire la croyance en l’isoloir, là où l’on convie avec une parfaite régularité à élire quelques notables parmi ceux que nous proposent les partis gestionnaire : les uns sur le spectre de la gauche sociale-démocrate au nom d’une vieille rengaine supposant une possibilité de domestiquer le capital, les autres sur celui de la droite qui, quant à elle, est ouvertement protectrice des intérêts de ce dernier. Bon à savoir : l’électoralisme est le dispositif qui neutralise la colère dans les urnes, en pure perte. Autre diversion efficace : cultiver les actions pseudo-radicales qui ne visent jamais la classe possédante. Pour cela, plusieurs ingrédients : indignation permanente sur les réseaux sociaux, boycotts individuels de consommation, gestes symboliques répétés, mobilisations catégorielles, écologie de bonne conduite qui déplace la responsabilité du capital vers l’individu, luttes identitaires détachées de toute analyse de classe, et on en passe. Des actions qui ont ceci de commun qu’elles laissent la classe capitaliste parfaitement tranquille tout en offrant à ceux qui les mènent le sentiment gratifiant d’agir. Parfois quelques désordres regrettables toutefois (des taches de peintures, des embouteillages…), mais ce n’est pas ça qui peut émouvoir une classe qui, pour se refaire une santé, plonge régulièrement le monde dans des destructions de masse. Et lorsque même la diversion ne suffit plus, reste l’absorption : consommer les formes esthétisées du care et de la douceur en puisant dans la littérature de développement personnel, dans l’art thérapeutique, dans les spectacles qui « ouvrent des espaces de fragilité », dans les publications qui assomment en consolations diverses. Car c’est très exactement ce dont le capitalisme en crise a besoin : que la conscience du désastre alimente le marché sans jamais désigner de responsable. Toutes ces distractions ont un point commun : elles protègent les saccageurs et, ce faisant, couvrent leurs saccages.
Les révolutions sociales sont rares, mais il n’y a pas d’autre issue. Choisir de ne rien faire – ou de faire semblant de faire – dans les conditions actuelles et en toute connaissance de cause, c’est accepter que les générations futures, tant qu’il y en aura, vivront l’enfer sur Terre. Ce choix a un nom politique précis : chien de garde. Il désigne, depuis Nizan, ceux qui – activement ou passivement, peu importe – se rangent du côté de la classe possédante contre ceux qui pourraient la jeter dans les poubelles de l’histoire.
L. & A.
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