.[notes & articles pour une dérive contrôlée].

Lignes #8

Toujours été méfiant envers ces mises en scène qui prétendent réactualiser les classiques en les situant à notre époque. Juste un procédé artificiel pour rendre digestes des œuvres dites classiques, je pensais. La lecture d’Adorno m’oblige à réviser ce jugement, ou du moins à le nuancer. Explication : ce qu’Adorno diagnostique (dans Théorie esthétique) comme mort esthétique ne frappe pas les œuvres elles-mêmes mais seulement les formes qui les portent. Exemple : est mort l’opéra comme institution capable de produire des œuvres nouvelles répondant à des questions que les matériaux posent encore…. mais pas Don Giovanni, évidemment, dont la nécessité formelle demeure. Il y a donc ici la reproduction fidèle d’œuvres selon les conventions d’un genre devenu caduque (perfection vocale, orchestrale, scénographique) ; et là, à l’inverse, les mises en scènes qui résistent à cette reproduction en travaillant le matériau, en offrant à la convention la possibilité de faire advenir quelque chose qu’elle ne prévoyait pas. C’est cette collision entre la nécessité formelle de l’original et la résistance du monde contemporain qui peut donc encore compter. À ne pas confondre avec les réactualisations cosmétiques qui appliquent des signes de contemporanéité sur des reproductions fidèles… sans que rien n’y résiste.

Ce qui précède ne signifie pas que le plaisir pris à une forme esthétiquement morte soit en soi condamnable. Les nouveaux albums de Blake & Mortimer ont cette perfection technique qui est précisément ce qui masque l’épuisement formel, et c’est cette structure que Adorno nomme mort esthétique. Mais ce que je cherche dans ces albums – disons : le plaisir acquis à 10 ans, l’atmosphère voulue par Jacobs, la rigueur du découpage, la présence rassurante de personnages… – n’est pas un besoin coupable. Il faut juste savoir ce qu’on fait quand on le satisfait…

La tradition critique – de Lukács à Norman Levine en passant par Korsch et Althusser – a tout fait pour faire d’Engels l’auteur de l’aplatissement scientiste et téléologique de la dialectique marxiste. Et elle a en partie réussi, puisque elle a naturalisé cette perspective dans les universités. L’opération (malfaisante), pourtant, ne tient pas. Quand Engels écrit, dans les manuscrits de L’Anti-Dühring, que « tous les peuples indo-européens commencent par la propriété en commun », que « chez presque tous » celle-ci est abolie au cours de l’évolution sociale, et que « nier cette négation » est « la tâche… de la révolution sociale », Engels maintient que la trajectoire n’est pas universelle (« presque tous »), et que la résolution n’est pas un destin mais une tâche. Quand il écrit à Schlüter en juin 1890 : « nous marchons assez vite, ou bien vers la guerre mondiale, ou bien vers la révolution mondiale — ou les deux » ; ou : « la victoire du prolétariat sera, ou bien acquise, ou bien elle sera finalement inévitable », la structure du « ou bien… ou bien » formule, 25 ans avant le Socialisme ou barbarie de Rosa Luxemburg, l’alternative comme structure même de l’analyse marxiste. Reste, c’est vrai, qu’en étendant méthodologiquement la dialectique aux processus naturels (« science des lois générales du mouvement et de l’évolution de la nature, de la société humaine et de la pensée »), Engels n’a pas vraiment érigé, entre cette extension et l’ontologie totalisante qu’on en tirera, la barrière méthodologique nécessaire. Mais c’est tout ce qu’on peut lui reprocher, et c’est moins chez lui une thèse qu’un sujet non-thématisé.

À vrai dire, la téléologie qu’on impute à Engels est l’œuvre de Plekhanov : c’est lui qui forge l’expression matérialisme dialectique – terme qu’Engels n’a, je crois, jamais employé –, et c’est lui qui, sous la pression d’un parti de masse qui a besoin d’une orthodoxie, convertit le contresens en doctrine. Ce contre quoi, précisément, Lénine, dans De certaines particularités du développement historique du marxisme (1910), ouvre son texte par cette citation : « Notre doctrine, disait Engels de lui-même et de son célèbre ami, n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action ». Et il en tire immédiatement la défense de « la dialectique, la doctrine de l’évolution historique, multiforme et pleine de contradictions » contre toute pétrification. Ce que le courant révolutionnaire reçoit d’Engels n’est donc pas une fermeture eschatologique de l’histoire – dont se nourriront le révisionnisme dogmatique de la IIde Internationale, puis, du stalinisme ensuite –, mais une grille d’analyse.

Adorno l’écrit à la page 42 de la Théorie esthétique, la modernité, telle que Baudelaire l’invente, est une négation privative : une fois l’expérience sensible rabotée par la rationalisation marchande, ce qui reste à l’art ne peut plus prétendre à la beauté positive. Le satanisme de Baudelaire n’est pas une posture provocatrice, c’est la dernière forme d’authenticité possible quand toutes les autres ont été occupées par la marchandise. Ou la négativité, non pas comme un thème ni un style, mais comme condition formelle… Qu’en est-il de cette négativité dans l’art 160 ans plus tard ? Ou, à tout le moins, dans la littérature contemporaine ? Force est de reconnaitre que ce qui était chez Baudelaire un geste désespéré s’est transformé aujourd’hui en positions stables – et rentables : Despentes fait carrière sur sa veine trash-féministe devenue marque ; Debré occupe la case autofiction radicale comme fonds de commerce ; Édouard Louis illustre le scandale des inégalités sociales mais n’oublie aucun colloque ; Tesson, dans le registre opposé (et nauséabond), vend la réaction comme aventure intérieure tandis que Houellebecq, Beigbeder, Moix alignent des transgressions… convenues. Bref : le négatif a son rayon en librairie.

L’ontologie individualiste, qui posait des unités closes, contractantes, dont les rapports sont seconds par rapport à leur être, est une idée à la con. Et la biologie le prouve. Ou plus précisément la biologie du développement étendue, la microbiologie des holobiontes et la symbiogenèse héritée de Margulis, autant d’approches qui convergent pour décrire l’organisme, non plus comme une unité close, mais comme un agencement transitoire de lignées symbiotiques / un milieu en équilibre. Autrement dit, l’image classique de la cellule comme atome biologique, et de l’organisme comme agrégat ordonné de cellules propres, ne tient plus.

Cela me fait penser que, sur ce point précis, la biologie nouvelle rejoint – par un autre chemin et avec un siècle et demi de retard – ce que la critique sociale comprend depuis Marx : l’humain comme ensemble de ses rapports, et non comme substance préalable. Certains, curieusement, ont parfois mobilisé cette convergence pour prendre leurs désirs pour la réalité et suggérer que la grammaire des interdépendances a rendu obsolète l’opposition capital/travail (et, partant, la lutte de classe)… alors que la conclusion à dresser dit exactement le contraire : sans rupture des rapports sociaux qui ordonnent la production et les échanges, le vivre-ensemble – qu’on chante depuis 20 ans dans les colloques et meetings politiques – restera asphyxié…

La science du climat est passée, dans la dernière décennie, des modèles linéaires aux dynamiques non-linéaires. Ce qui signifie désormais, en gros, qu’au-delà de certains seuils, nous savons que tout peut changer d’un coup ! (cf. notamment les travaux de Lenton et ses collègues, qui ont systématisé l’identification des points de bascule du climat global). Et si rien n’est fait, on ne va pas mourir de rire : la circulation atlantique pourrait basculer dès le milieu du siècle, ce qui était considéré comme inenvisageable il y a 15 ans (Ditlevsen) ; l’Amazonie peut basculer de forêt à savane par interaction entre déforestation, sécheresse et incendies ; la calotte ouest-antarctique présente une instabilité marine où, une fois la ligne d’échouage retirée d’un certain seuil bathymétrique, le retrait s’accélèrera sans plus dépendre du forçage initial… En résumé : le coût d’un dépassement infinitésimal peut être infini. Problème : on ne sait pas exactement où les seuils se trouvent.

À force de lire Adorno, je me demande si l’estompage de tout futur viable — effondrement climatique, guerre nucléaire — n’est pas, pour notre époque, ce que fut Auschwitz pour la sienne. Adorno avait formulé que la barbarie était de fait intégrée à toute culture qui composait comme si le pire qui se puisse imaginer — l’industrialisation de l’extermination — n’avait pas été. Ce qu’il visait, c’était une condition rétrospective du jugement esthétique : l’incapacité d’une certaine innocence formelle à se maintenir après un événement qui avait défait le sens, c’est-à-dire après un point de non-retour. L’analogie avec notre situation n’est évidemment pas symétrique — la condition que nous traversons n’est pas rétrospective mais prospective (pas encore de point de non-retour) —, mais une œuvre qui se constitue aujourd’hui en composant comme si la formation des sensibilités et la stabilité des milieux qui les nourrissent n’était pas en péril est déjà une prise de position. Une œuvre qui produit aujourd’hui du sens sans rapporter sa propre forme à la fragilisation des conditions qui la rendent possible n’est plus innocente, elle est composition de la diversion – évasive. Cela ne signifie pas que toute œuvre doive thématiser l’effondrement qui vient – ce serait reproduire l’erreur symétrique du réalisme socialiste et ce serait la garantie d’un pathos catastrophiste qu’Adorno aurait vomi –, mais cela signifie que la forme elle-même, dans sa manière d’organiser le sensible, porte désormais témoignage de cette condition menacée, et qu’on peut aussi juger les œuvres à cela…

Le sycophante, dans la vie ordinaire, est le collègue courtisan, assez vite repérable, dont l’accord trop facile éveille la méfiance ; or, on sait, intuitivement, qu’un acquiescement qui ne coûte rien à celui qui le donne ne nous apprendra jamais rien sur nous-même… L’étymologie le confirme : le sycophante grec était l’informateur stipendié, porteur d’un discours qui s’orientait non vers le vrai mais sur ce qu’il rapporte. Aujourd’hui, avec les grands LLM, on retrouve ce mécanisme débarrassé de tout ce qui le rendait localisable : l’IA n’a pas d’opinion qu’elle dissimulerait par prudence, pas de réserve intérieure, pas de loyauté susceptible de basculer à un certain moment ; elle a un objectif : prolonger l’échange à tout prix, satisfaire l’utilisateur, ce qui nécessite de produire une sycophantie sans hypocrisie… Le problème, c’est que là où le flatteur (humain) devient vite insupportable, les LLM se sont entrainés à la discrétion et à l’élégance. D’où cette mise en garde : travailler avec ces dispositifs exige de toujours garder à l’esprit qu’on ne s’adresse pas à un interlocuteur mais à un service, et qu’un service ne nous contredira que dans les limites où la contradiction fait partie de la prestation…


En savoir plus sur pointsdancrage.fr

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur pointsdancrage.fr

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture