
La Trahison des images (1928–1929), de René Magritte (Musée d’Art du comté de Los Angeles)
Pour Marx, l’apparence n’est pas un voile contingent qu’on pourrait lever pour accéder à la réalité vraie, c’est une forme nécessaire produite par les rapports sociaux eux-mêmes. Le fétichisme de la marchandise en est le meilleur exemple : un rapport social entre des hommes apparaît sous la forme d’un rapport entre des choses, non par illusion subjective mais parce que la structure de l’échange marchand produit objectivement cette apparence. La critique ne peut percer cette apparence qu’à partir d’une position de classe : ce sont les intérêts du mouvement ouvrier qui rendent possible la critique scientifique, parce que ce sont les seuls intérêts qui n’ont pas à dissimuler les rapports de production pour se maintenir. Bertell Ollman précise le mécanisme sous-jacent : chez Marx, tout concept est constitutivement relationnel ; la marchandise, le capital, la valeur ne sont pas des choses ayant des propriétés, mais des nœuds de relations sociales. Ce qui apparaît comme chose indépendante est un rapport social cristallisé dont la genèse relationnelle est effacée par la forme même sous laquelle il se manifeste : c’est cette occultation de la relation par la forme qui rend l’apparence à la fois nécessaire et trompeuse. ♦︎ Adorno prolonge ce geste mais en déplace les conditions : dans le capitalisme tardif, la conscience de classe n’est plus, à ses yeux, le levier qu’elle était chez Marx ; et la critique ne peut donc plus s’appuyer aussi fermement sur ce point d’Archimède. C’est pourquoi Adorno déplace le champ d’application vers ce qui résiste dans les interstices : l’art, en tant qu’il peut maintenir une forme irréductible à la logique de l’échange. La question devient alors non plus seulement quelle position de classe permet de percer l’apparence, mais quelle apparence dit encore quelque chose de vrai dans un monde où même la critique est prise dans ce qu’elle vise… ♦︎ Le capitalisme algorithmique radicalise cette situation en produisant des apparences autoréférentielles (images générées, personas, bulles personnalisées) qui ne renvoient plus à une réalité derrière elles mais constituent l’environnement même où les individus se meuvent, rendant méthodiquement indiscernables ce qui apparaît et ce qui est. À la différence du fétichisme classique, où l’apparence occulte une relation sociale en la figeant en chose, ces apparences algorithmiques ne renvoient à aucune réalité sous-jacente : elles ne masquent rien, elles sont le seul réel accessible. ♦︎ Le Schein esthétique est la forme sous laquelle l’art refuse de consentir à ce que la réalité impose : une apparence d’harmonie, de réconciliation, de plénitude qui, précisément parce qu’elle est maintenue comme apparence – sue comme telle, jamais confondue avec une réalité accomplie –, ne fait signe vers aucune utopie immanente (à la différence d’Adorno lui-même, qui voit dans le beau désenchanté le signe avant-coureur d’une réconciliation à venir, cf. Minima Moralia n°144) : elle atteste seulement qu’un accord avec l’ordre existant n’a pas eu lieu. L’art doit maintenir le Schein sans jamais le confondre avec la réalité réconciliée : d’un côté, la forme close qui produit l’harmonie comme réalité accomplie ment sur l’état du monde [ex : la symphonie post-romantique, le film social à clôture narrative libératrice] ; de l’autre, la forme qui supprime le Schein au nom de la vérité directe perd ce qui seul permettait de ne pas consentir : la forme elle-même [ex : Zola, Brecht] – façon d’accepter tacitement le monde tel qu’il est en refusant de lui opposer une autre configuration du sensible… La frontière entre ce non-consentement tenu par le Schein et fausse réconciliation est formelle : ce qui la tient, c’est la non-clôture maintenue, la forme qui refuse de se refermer sans jamais figurer positivement ce qui la remplacerait [ex : En attendant Godot de Beckett]. Bien sûr, comme aucune forme ne peut garantir sa propre réception – l’œuvre est une bouteille à la mer (Flaschenpost) –, la conscience réifiée du récepteur peut toujours projeter sur cette non-clôture une attente de satisfaction que, pourtant, elle refuse précisément de combler…
Lien avec Médiation : l’apparence est la forme sous laquelle la médiation se présente. Refuser l’apparence, c’est refuser la médiation et tomber dans l’illusion de l’immédiateté.
Lien avec Réconciliation : le Schein esthétique maintient la promesse de réconciliation sans la réaliser. C’est sa différence avec la fausse réconciliation idéologique.
Lien avec Wahrheitsgehalt : le contenu de vérité d’une œuvre est ce que l’apparence sauvée porte sans le formuler, la vérité qui ne peut exister que dans et comme apparence.
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