.[notes & articles pour une dérive contrôlée].

[glossaire] Histoire et nécessité dialectique


« Le Radeau de la Méduse » (1818-1819), de Théodore Géricault (Musée du Louvre)

Dans le premier chapitre de L’histoire des avant-dernières choses (1970), S. Kracauer interroge le statut épistémique de la connaissance historique et prend pour cible notamment K. Marx, qu’il accuse d’avoir conçu le procès historique sur le modèle des sciences naturelles au prix d’une réduction qui exclurait la contingence, fermerait l’avenir et annulerait la liberté de l’être humain. Une critique qui adresse au marxisme le reproche de « récuser toute différence méthodologique entre la science de l’histoire et les sciences de la nature », et, ainsi, d’assujettir le procès historique au même type de nécessité que celle des mécanismes naturels… Cette critique vise le bon problème mais à la mauvaise adresse, car Kracauer ne distingue pas suffisamment Marx de la dérive eschatologique du marxisme qu’il pourfend, et tend à reconduire la confusion qu’il combat faute de distinguer 2 niveaux qui ne se recouvrent pas : d’une part, la loi dialectique décrit comment le changement advient : l’accumulation quantitative produit, à un seuil, une transformation qualitative ; elle est neutre quant à la direction, mais décrit une modalité du devenir applicable à des trajectoires régressives aussi bien que progressives. D’autre part, la négation de la négation, héritée de Hegel, suppose que ce qui est nié n’est pas perdu mais conservé et dépassé ; appliquée à l’histoire, elle peut prendre la forme d’une philosophie de l’histoire téléologique, mais chez Marx, elle n’est jamais que la description d’une tendance contradictoire dont l’issue dépend de la pratique humaine. Du reste, l’alternative socialisme ou barbarie – formule que Marx pose et que Rosa Luxemburg popularise – interdit toute lecture de sa position comme déterminisme prédictif : la contradiction indique le terrain, mais n’en présume jamais l’issue. Le Marx du 18 Brumaire, des Grundrisse et de la correspondance dit précisément que l’histoire est le lieu où « les hommes font leur propre histoire, mais ne la font pas dans des conditions de leur choix ». Le matérialisme historique, ainsi compris, n’est pas une science prophétique mais une grille d’analyse des contradictions réelles qui structurent un moment historique donné – ouverte, attentive à l’accident, à la répétition et aux individus. ♦︎ Le glissement vers le théologique se produit dans la réception, non chez F. Engels lui-même, contrairement à ce que la tradition lukácsienne – reprise après elle par Althusser – a longtemps soutenu : sa position reste celle de Marx – nécessité conditionnelle, jamais destin –, comme l’attestent les textes. Sur la négation de la négation appliquée aux formes sociales, les manuscrits de l’Anti-Dühring qualifient deux fois la trajectoire pour neutraliser d’avance toute lecture eschatologique : « presque tous les peuples indo-européens » (pas d’universalité), « c’est la tâche de la révolution sociale » (une tâche, non un destin). Et la lettre à H. Schlüter du 14 juin 1890 formule déjà la même structure alternative : « De toute façon, nous marchons assez vite, ou bien vers la guerre mondiale, ou bien vers la révolution mondiale – ou les deux. » L’opération doctrinale qui produit la téléologie a plutôt son siège chez Plekhanov, qui, dans les années 1890, forge l’expression « matérialisme dialectique » – terme qu’Engels n’emploie jamais – et transforme ce qui était chez lui méthode étendue (dialectique comme manière de saisir des processus, applicable aux sciences naturelles aussi bien qu’à l’histoire) en doctrine ontologique prétendant totaliser le réel. C’est K. Kautsky, ensuite, qui, sous la pression doctrinale d’un mouvement ouvrier de plus en plus intégré, se fera le diffuseur pédagogique de cette doctrine. La caricature désastreuse que Kracauer croit lire chez Marx est, en réalité, ce révisionnisme eschatologique par rapport à Marx et Engels eux-mêmes. ♦︎ L’œuvre théorique et historique de L. Trotsky témoigne, au contraire, de la bonne approche. Quand il analyse la révolution d’Octobre dans son Histoire de la révolution russe, la bureaucratie stalinienne dans La révolution trahie, ou la montée du fascisme dans les années 30, sa boussole demeure la lutte des classes, mais il revient toujours ensuite à l’analyse de saisir comment, sur ce terrain, viennent s’inscrire les contingences, les psychologies individuelles, les hasards conjoncturels ou les déplacements imprévus des forces sociales. Le contraire d’une réduction : la lutte des classes comme catégorie qui, sous peine de devenir formule incantatoire, demande à être toujours retravaillée par l’attention au détail. Cette manière illustre dans les faits ce que la seule lecture de Marx pourrait laisser supposer en théorie : la dialectique matérialiste, prise au sérieux, oblige à plus de précision, non à moins.

Lien avec Dialectique ouverte : la conséquence méthodologique de cette distinction / une dialectique qui analyse les contradictions réelles sans présumer de leur résolution.

Lien avec Optimisme plat : la forme subjective de la téléologie historique implicite / la certitude que les contradictions se résoudront dans le sens du progrès, indépendamment de l’état réel des forces.

Lien avec Aliénation : la généalogie Lukács-Korsch-Gramsci, posée dans l’entrée Aliénation comme acte de naissance du marxisme occidental, prend ici son sens / le déplacement vers la conscience et la culture est ce qui se produit quand on abandonne le matérialisme historique comme grille d’analyse conjoncturelle pour en faire une téléologie ou son refus…


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