
Government Bureau, de George Tooker (1956), Metropolitan Museum of Art, New York
Un terme que la vulgate a transformé en synonyme vague de mal-être, d’où l’intérêt d’en rappeler le sens. Chez Marx, principalement dans les Manuscrits de 1844 (1) et dans le livre I du Capital, l’aliénation désigne un rapport objectif : le travailleur est séparé de son produit (qui lui revient comme puissance étrangère), de son activité (le travail n’est pas l’expression de soi mais sa négation), de son être générique (le travailleur est séparé de la possibilité de produire consciemment et librement), et de ses semblables (la compétition remplace la coopération). L’aliénation n’est donc pas ce que le travailleur ressent, ou croit en percevoir, mais la conséquence objective du rapport de production capitaliste sur sa vie, son activité et ses relations. ♦︎ Une rupture historique précipite la dilution du concept. Entre 1917 et 1923, l’unité du marxisme reste articulée à un mouvement réel, celui du parti bolchevique et des efforts pour construire des partis communistes affranchis du réformisme social-démocrate. Après 1923, avec l’écrasement de la révolution allemande, la stalinisation de la IIIe Internationale et la répression des oppositions, les théoriciens marxistes non-orthodoxes cessent d’être des dirigeants d’organisations ouvrières ou même de simples militants pour se cantonner au rôle d’intellectuels coupés du mouvement ouvrier. C’est dans ce contexte que le concept d’aliénation migre de la structure objective des rapports de production vers la subjectivité, la conscience et la culture, qu’il ne désigne plus une structure objective déterminée par le mode de production capitaliste mais un état général de la subjectivité, de l’imagination ou du désir, et que sa critique devient une critique de la société de consommation, ciblant les formes sociales — marchandise, travail abstrait, industrie culturelle — qui pénètrent et configurent la conscience et la sensibilité elles-mêmes. Nous partons, dans ce qui suit, du principe selon lequel, à condition d’être subordonnés à la critique des rapports de production qui les engendrent, les concepts qui sont issus de cette dilution constituent des outils utiles pour saisir les impacts cognitifs et sensoriels de l’aliénation. Ils complètent la critique marxiste, ils ne la remplacent pas. Le fond de l’affaire reste ce que Marx avait identifié : des rapports de production dans lesquels le travail humain est séparé de ses conditions, de ses produits et de ses fins. C’est à partir de là, et seulement de là, que les formes culturelles, cognitives et imaginaires de l’aliénation peuvent devenir intelligibles, et critiquables autrement que moralement. ♦︎ Lukács, dans Histoire et conscience de classe (1923), forge à partir du fétichisme de la marchandise le concept de réification : la forme que prendrait l’aliénation quand le rapport marchand envahit la totalité des sphères de la vie sociale, transformant les relations entre personnes en propriétés de choses. Enraciné dans le néo-idéalisme de Simmel avant son passage au marxisme, Lukács fait de la réification un mode d’être au monde et du prolétariat le sujet d’une conscience vraie capable d’y mettre fin, déplaçant la lutte des classes du terrain des rapports de production vers celui de la conscience. Korsch (Marxisme et philosophie, 1923) prolonge cette torsion en faisant de l’idéologie une dimension autonome de la réalité dotée d’une force matérielle propre, et conçoit le combat politique comme renversement de la « structure spirituelle de la société bourgeoise » autant que de ses structures économiques. Gramsci (Cahiers de prison, années 1930) en élabore la version la plus influente avec les concepts d’hégémonie culturelle et de bloc historique : la lutte idéologique devient le terrain principal de la transformation sociale, la conquête de l’État un effet de la modification de l’ambiance culturelle. 3 inflexions différentes, un même geste : reporter sur la conscience, la culture ou l’idéologie ce que le mouvement ouvrier réel ne semble plus en mesure d’accomplir. C’est l’acte de naissance du marxisme occidental et de sa dérive idéaliste. ♦︎ La première École de Francfort prolonge l’orientation hégéliano-marxiste de Lukács, Korsch et Gramsci, mais en la radicalisant : l’activité intellectuelle est désormais entièrement dissociée du mouvement ouvrier et de la pratique militante. Adorno l’assume frontalement contre Marx : « qui veut encore philosopher ne le pourra qu’en niant la thèse de Marx selon laquelle il n’est plus temps de le faire. » La pensée, l’auto-réflexion philosophique (Selbstreflexion), devient la seule praxis émancipatrice. Sur cette base, l’aliénation se déplace de l’économie vers 3 terrains que Marx n’avait pas systématiquement explorés, et ce déplacement n’est pas sans risque. Horkheimer, dans Éclipse de la raison (1947), en fait un problème épistémologique : ce n’est plus seulement le travailleur qui est aliéné de son produit, c’est la raison elle-même qui s’est aliénée de sa propre capacité critique. La raison objective, capable de juger des fins, des valeurs, du tout, s’est effacée devant la raison instrumentale, qui ne sait plus que calculer des moyens. Le gain analytique est réel, mais la critique se déplace vers la rationalité elle-même plutôt que vers les rapports de production qui la conditionnent. Fromm, dans La Peur de la liberté (1941), franchit un pas supplémentaire vers la psychologie : le sujet ne s’appartient plus, il se vit comme chose parmi les choses et adapte sa personnalité aux exigences du marché. C’est le concept de personnalité marchande : l’individu se présente lui-même comme marchandise, optimise son image et vend sa personnalité. Aujourd’hui, les réseaux sociaux portent à son degré le plus élaboré cette dérive. Mais en faisant de l’aliénation une structure de caractère, Fromm la psychologise : ce qui était rapport objectif de production devient affaire de subjectivité et d’identité. Marcuse, enfin, dans L’Homme unidimensionnel (1964), identifie la forme la plus accomplie et la plus difficile à critiquer : l’aliénation heureuse. Dans le capitalisme avancé, l’aliénation ne se manifeste plus comme souffrance visible, elle se présente comme satisfaction. Les besoins sont comblés, les désirs assouvis, mais ce sont de faux besoins produits par le système pour assurer sa reproduction. L’individu unidimensionnel ne ressent plus son aliénation comme telle, ce qui précisément la rend plus difficile à cibler. Conclusion de Adorno dans la Dialectique négative (1966) : à la formule hégélienne « le tout est le vrai », il oppose « le tout est le non-vrai » et renvoie l’issue vers l’esthétique, l’art comme seule résistance possible… ♦︎ Le temps supposément libre n’échappe pas à l’aliénation. Kracauer, dans Les Employés (1930), observe que le loisir des employés berlinois n’est pas un repos, c’est une fuite organisée. Les dancings, les cinémas, les revues produisent une distraction qui dissout momentanément le moi dans le spectacle sans libérer de l’aliénation au travail : elle la redouble sous une forme apparemment libre. Le dimanche est la continuation du bureau par d’autres moyens : même passivité, même fragmentation, même absence de sujet constitué. Et pourtant, l’ennui affleure : un ennui qui, notait déjà Kracauer, est à la fois l’indice d’une vacance que le système ne comble jamais entièrement et la matière première que la distraction doit constamment retravailler. Adorno et Horkheimer, dans la Dialectique de la raison (1944), analysent le mécanisme industriel qui produit cette distraction à grande échelle : l’industrie culturelle fabrique des produits conçus pour simuler l’individuation (une pseudo-individuation, dirait Adorno) tout en standardisant, pour déclencher le désir tout en le frustrant juste assez pour maintenir la consommation. Le loisir n’est pas simplement colonisé par la marchandise, il est industriellement conçu pour reproduire la passivité que le travail aliéné a produite, et pour empêcher que le temps libre devienne le temps d’une conscience de sa propre condition. Ce que Kracauer observe dans les dancings berlinois et qu’Adorno systématise comme critique de l’industrie culturelle, Debord le portera à sa formulation la plus radicale dans La Société du spectacle (1967) : le divertissement n’est pas le contraire de l’aliénation, c’est l’un de ses modes de perpétuation. Le spectateur qui contemple ne vit pas, il est séparé de sa propre vie. Le spectacle n’est pas une collection de divertissements : c’est un rapport social entre des personnes médiatisé par des images. ♦︎ Stiegler, dans La Technique et le Temps (1994-2018), franchit un seuil supplémentaire : les technologies numériques ne se contentent pas d’exploiter le travail ou de marchandiser les données, elles captent et court-circuitent les facultés cognitives elles-mêmes. Ce que Stiegler appelle prolétarisation psychique : le savoir-faire ouvrier avait été confisqué par la machine industrielle au XIXe siècle ; le savoir-vivre avait été confisqué par les industries culturelles au XXe ; c’est désormais le savoir-penser, la capacité d’attention soutenue, de mémoire et de jugement, qui est externalisée dans des dispositifs techniques qui la captent, la formatent et la reconstituent appauvrie. L’individu délègue sa cognition aux algorithmes et récupère en retour une attention fragmentée, incapable de se concentrer sur ce qui résiste. Annie Le Brun, dans Du trop de réalité (2000), part du pôle de la réception : l’espace même de l’imagination a été comblé par le flux du réel visible et immédiat. Le capitalisme algorithmique ne censure pas l’imagination, il la sature : trop d’images disponibles, trop de stimuli, trop de présent pour qu’elle puisse s’ouvrir un espace propre. André Breton avait fait de l’imagination la faculté par laquelle l’homme projette un monde autre que celui qui est donné, une capacité de maintenir vivante la possibilité du non-advenu ; c’est précisément cette capacité que la saturation algorithmique détruit sans avoir besoin de l’interdire. L’imagination aliénée n’est plus réprimée, elle est noyée. ♦︎ Dans le capitalisme algorithmique, l’aliénation prend des formes que Marx ne pouvait pas anticiper mais que ses concepts permettent de saisir. Le travailleur des plateformes est séparé de son produit, de son activité et de ses semblables avec une précision inédite : l’algorithme fragmente le travail en tâches isolées, supprime la coopération, rend invisibles les conditions collectives de production, et présente la dépossession comme autonomie (« soyez votre propre patron »). L’aliénation algorithmique touche aussi le consommateur-producteur de données : en utilisant gratuitement les plateformes, l’individu produit des données qui lui reviennent comme puissance étrangère, un profil, des recommandations, une identité numérique qu’il n’a pas choisie et qu’il ne contrôle pas, et qui orientent ses comportements futurs. C’est le fétichisme de la marchandise porté au niveau de la subjectivité : le sujet lui-même devient marchandise dont la valeur est extraite et réinvestie contre lui. Il étend ainsi sa logique aux dimensions de l’existence qui résistaient encore à la marchandisation – l’affect, l’amitié, le sommeil – colonisant l’espace du non-marchand dans le geste même de vivre. Ce qui constituait encore un dehors, un lieu depuis lequel percevoir l’aliénation, disparaît ; la société unidimensionnelle de Marcuse trouve ici son accomplissement infrastructurel…
Lien avec Réification : la réification est la forme que prend l’aliénation quand elle atteint la totalité des rapports sociaux / les relations entre personnes cristallisées en propriétés de choses.
Lien avec Autorité intériorisée : l’aliénation désigne la structure objective de la dépossession / l’autorité intériorisée désigne le mécanisme subjectif par lequel le sujet en devient le vecteur actif.
Lien avec Fétichisme de la marchandise : le fétichisme est le mécanisme par lequel l’aliénation se produit et se dissimule / le rapport social apparaît comme rapport entre choses.
Lien avec Idéologie : l’idéologie est le système de représentations par lequel l’aliénation se présente comme ordre naturel des choses, comme évidence indiscutable. Elle n’est pas un mensonge qu’on pourrait dissiper par la seule information : elle est la forme sous laquelle les rapports de production aliénés se donnent à voir comme allant de soi. L’aliénation produit objectivement les conditions de sa propre légitimation.
Lien avec Industrie culturelle : l’industrie culturelle étend l’aliénation du travail au temps libre / la récupération, le loisir, le désir sont eux-mêmes aliénés dans des formes standardisées.
Lien avec Spectacle (Debord) : le spectacle est la forme que prend l’aliénation quand elle envahit le vécu lui-même.
Lien avec Habitus (Bourdieu) : l’habitus pense l’intériorisation des structures sociales au niveau des corps / complément non psychanalytique à l’analyse de l’aliénation comme rapport à soi perturbé.
(1) « L’aliénation de l’ouvrier signifie non seulement que son travail devient un objet, une existence extérieure, mais que son travail existe en dehors de lui, indépendamment de lui, étranger à lui et devient une puissance autonome vis-à-vis de lui, que la vie qu’il a prêtée à son objet s’oppose à lui, hostile et étrangère. (…) Dans son travail l’ouvrier ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise mais malheureux, mortifie son corps et même son esprit. En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors de son travail et, dans le travail, ils se sent en dehors de soi. »
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