[notes pour une dérive contrôlée]

L’effondrement qui vient — les scénarios du pire

La Destruction (1836), de Thomas Cole

Hier (20 avril 2026), cette prédiction du physicien David Gross, prix Nobel 2004 : 50 % de chances que l’humanité s’éteigne d’ici 35 ans. Son calcul : si le risque annuel de guerre nucléaire est de 2 % (1), la probabilité cumulée d’éviter l’événement sur 35 ans donne une « demi-vie » de l’humanité. Une hypothèse qui n’est pas absurde : fin du traité New START en février 2026, rhétorique nucléaire de plus en plus décomplexée et les deux grandes puissances impérialistes, les Etats-Unis et la Chine, qui se préparent à en découdre…

Bref, l’occasion de regarder sérieusement ce que l’avenir nous réserve.

D’emblée, on évacue la fadaise idéologique dominante, le scénario impossible auquel tout le monde croit : celui de l’aménagement pacifié de la prédation capitaliste sous la supervision d’un État gestionnaire plus ou moins responsable. C’est le fond commun de la croyance réformiste, qui déborde largement la gauche, et qui comprend, outre les sociaux-démocrates convaincus (sans rire) que l’État peut discipliner le capital, les centristes persuadés qu’une bonne gouvernance technique suffit à corriger les excès, et cette droite (avec l’extrême-droite) qui, tout en fustigeant l’État, attend de lui qu’il protège les intérêts acquis et maintienne l’ordre social. Ce que partagent tous ces courants, c’est la conviction fantaisiste que le capital, rééquilibré par la voie institutionnelle, peut être suffisamment vertueux pour se permettre de continuer, sans frémir, le cirque électoral. Sauf que tout prouve le contraire : un capital en crise ne se laisse pas réguler, il impose sa loi coûte que coûte.

Restent les scénarios probables. Et le scénario nécessaire.

Les scénarios probables sont des variantes de la barbarie, ordonnées du plus insidieux au plus brutal.

Le premier, et peut-être le plus vraisemblable : celui que Mark Fisher avait anticipé dans sa lecture des Fils de l’homme (2) : le délitement prolongé sans rupture nette, la dégradation continue des conditions de vie, l’érosion des services publics, la précarisation généralisée, l’instabilité climatique croissante sans effondrement spectaculaire qui permettrait de nommer la catastrophe. La catastrophe permanente.

2e scénario : la fragmentation géopolitique et la multiplication des guerres régionales : conflits localisés mais récurrents, proxy wars, affrontements pour les ressources, sans escalade nucléaire mais avec une chronicité de la destruction qui décompose brutalement la géographie humaine et politique…

3e scénario : la stabilisation autoritaire par la technologie. Des régimes combinant surveillance algorithmique, répression ciblée et gestion des populations « superflues », parvenant à contenir les contradictions sans les résoudre, produisant un fascisme du XXIe siècle qui ne mobilise pas les masses mais les neutralise.

4e scénario : l’effondrement écologique différentiel, où certaines zones deviennent inhabitables – chaleur létale, désertification, montée des eaux – provoquant des migrations massives et une barbarisation inégalement répartie, sans que cela constitue une « fin » globale mais plutôt une hiérarchisation violente des territoires viables.

5e scénario : la guerre nucléaire limitée, un échange de quelques dizaines d’ogives suffisant pour provoquer des millions de morts et un choc systémique mondial sans extinction.

6e scénario : la guerre nucléaire totale, soit le scénario du physicien David Gross (1). Possible, mais freiné par des mécanismes institutionnels que rien ne garantit indéfiniment.

Ces 6 scénarios ont en commun de résulter spontanément, sans intervention consciente, des contradictions non résolues du système. Aucun n’est émancipateur, aucun ne constitue une « solution », pas même la guerre, dont la fonction historique de destruction créatrice (relancer l’accumulation par la tabula rasa) est désormais neutralisée par le risque d’extinction qu’elle porte…

Reste le scénario nécessaire : la révolution sociale. Nécessaire non au sens téléologique — rien ne garantit qu’il adviendra, et l’histoire des révolutions manquées est plus longue que celle des révolutions accomplies. Nécessaire au sens normatif : c’est la seule issue qui ne soit pas une variante de la barbarie. Et c’est précisément cet écart entre sa nécessité et son improbabilité actuelle qui devrait aujourd’hui mobiliser l’engagement politique de la jeunesse : non pas pour attendre l’effondrement, mais pour construire patiemment les conditions réelles de la révolution prolétarienne et du renversement définitif des rapports sociaux. Rosa Luxemburg l’avait formulé : socialisme ou barbarie.


(1) 2 % est l’estimation haute de Gross lui-même, qui note que ce risque aurait approximativement doublé ces dernières années. Les estimations disponibles varient considérablement : le Bulletin of the Atomic Scientists, qui maintient depuis 1947 l’« horloge de l’Apocalypse », l’a placée en 2025 à 89 secondes de minuit — le plus près jamais enregistré — sans pour autant chiffrer un pourcentage annuel. Les modèles académiques sérieux oscillent entre 0,1 % (optimistes) et 1-2 % (pessimistes).

(2) Le Réalisme capitaliste. N’y a-t-il aucune alternative ? (2018)


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