[notes pour une dérive contrôlée]

[note] Adorno (1944-49) / Le Brun (2021) : convergence sur le saccage par les images

Lire la note d’Adorno, « Livres d’images sans images », dans Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée (Payot, 2003), rédigée entre 1944 et 1949, après avoir lu Ceci tuera cela d’Annie Le Brun (& Juri Armanda)…

70 ans les séparent, mais leur diagnostic est le même. Dans les magazines illustrés, les infographies statistiques et les bandes dessinées de l’après-guerre, Adorno observait comment, au moment même où les relations sociales atteignent leur maximum d’abstraction, « ce qui jadis s’appelait l’intellect est remplacé par des illustrations », comment les « petites silhouettes » qui traversent les statistiques « tels des hiéroglyphes » imposent une « retranscription archaïque en signes sensibles ». Le paradoxe selon Adorno : « leur intelligibilité par trop évidente, simpliste et, de ce fait même, fausse, renforce l’inintelligibilité des processus intellectuels ». Annie Le Brun, fera le même constat : plus on nous donne d’images « claires », moins nous comprenons ce qui se passe… « La représentation triomphe de ce qui est représenté » écrivait Adorno ; l’image-écran cache au lieu de montrer, répond Le Brun : le signifiant s’est totalement autonomisé du signifié et, ce faisant, l’a supprimé. Elle évoque notamment, à ce propos, la régression vers les émojis et autres pictogrammes et autres signes visuels primitifs qui remplacent le langage conceptuel ; et l’omniprésence des infographies prétendument pédagogiques qui, au fond, rendent le monde plus opaque…

Adorno, en 1947, a décrit aussi comment le lecteur de bandes dessinées était dressé à « voir ce qui se passe plus rapidement qu’il ne peut suivre les moments signifiants d’une situation », comment cette saisie instantanée imposée par « le rythme effréné des choses qui défilent […] à la vitesse des courses-poursuites de certains dessins animés » élimine structurellement toute possibilité de compréhension. Annie Le Brun constate que ce rythme est devenu constitutif de notre environnement médiatique : le flux continu interdit l’arrêt contemplatif, le scroll ne s’arrête jamais, la durée nécessaire à l’imagination est systématiquement éliminée. Ce qu’Adorno nommait « le suicide de l’intentionnalité » – la liquidation de la conscience – s’accomplit quotidiennement dans chaque interaction avec les plateformes. On ne se rapporte plus activement au monde mais on se laisse traverser passivement par des stimuli visuels formatés. Adorno parlais de « soumission passive à la prédominance vide des choses » comme « manière de se débarrasser de toute signification comme d’un fardeau inutile »…

Au fond, Adorno a saisi dans ses formes encore embryonnaires la logique qui devait se développer si rien ne l’interrompait. Or, puisque rien ne l’a interrompue, Annie Le Brun a pu mesurer (en 2021) l’accomplissement de ce qu’Adorno analysait. Certes, les formes ont changé, les supports se sont multipliés et la puissance technique s’est accrue, mais la logique est restée la même, et le saccage est devenu massif.


(1) Précision : ce qu’Adorno visait est la BD industrialisée de l’après-guerre américain (les comics de masse, les funny pages des journaux), non la bande dessinée comme forme artistique autonome et dont il ne pouvait encore avoir idée…


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