« Il arrive sur bien des sujets que les hommes entre eux se comprennent bien mieux qu’ils ne se comprennent eux-mêmes. Les mots obscurs devant le seul qui se perd dans leur « sens » sont clairs de l’un à l’autre — clairs dans la phrase, obscurs quand isolés. » (1)
Quand 2 humains se parlent et « se comprennent bien », c’est parce qu’il y a ajustement mutuel dans un espace de significations qui suppose interprétations, hésitations, reformulations, sous-entendus, voire malentendus. Le sens, autrement dit, n’est pas une propriété interne des mots, une propriété qu’il faudrait déchiffrer par introspection, mais un effet de leur usage dans un contexte de communication – « clairs dans la phrase » parce que la phrase donne le cadre qui fixe provisoirement le sens, « obscurs quand isolés » parce que hors contexte, le mot flotte, susceptible de tous les sens possibles.
Or, cette co-construction, c’est précisément ce que l’IA détruit systématiquement. Quand l’IA rédige les e-mails, il n’y a plus ajustement mutuel : le destinataire reçoit une génération statistique optimisée qui n’est pas la parole de son interlocuteur avec ses aspérités et autres défauts révélateurs lorsqu’il cherche ses mots, hésite, se reprends, reformule, laisse transparaître ses incertitudes… Autant d’ajustements qui y ont disparu au profit d’une surface lisse qui ne porte plus aucune trace de celui qui l’a fait générer et qui rend impossible de savoir qui parle vraiment…
« Ce qui ne me coûte rien ne me donne pas la sensation d’avoir vécu. » (2)
Mais écrire n’est pas seulement communiquer, c’est aussi constituer sa pensée, la constituer dans le mouvement même de sa formulation. C’est découvrir ce qu’on pense en l’écrivant, en se confrontant aux résistances de la langue, en ajustant nos formulations, en sentant corporellement ce qui sonne juste. Et l’IA court-circuite aussi ce processus. Elle me donnera peut-être un texte correct qui ressemble à ce qu’on aurait pu dire, mais, en nous épargnant tout le travail de rédaction, on ne va plus vraiment savoir ce qu’on pense parce qu’on ne l’a jamais véritablement pensé mais seulement fait générer. Déléguer à l’IA la rédaction de nos textes, c’est peut-être gagner du temps sur une tâche répétitive, mais c’est surtout renoncer à l’exercice même qui nous constitue comme sujet pensant. On retrouve ici cette autre intuition valéryenne : ce qui ne me coûte rien organiquement ne produit rien en moi, ne me transforme pas. Écrire avec effort, même maladroitement, même imparfaitement, c’est vivre l’expérience de la constitution de sa propre pensée ; générer sans effort, c’est se priver de cette expérience constitutive. En outre, écrire sans effort, c’est ne plus savoir ce qu’on dit. Sans la recherche de ce qu’on veut dire, sans cette constitution organique du sens, on ne sait plus ce qu’on pense, mais on ne sait plus non plus ce qu’on dit. On reste « obscur devant soi-même » au sens valérien sans jamais accéder à cette clarté de l’échange authentique. Quand ne plus faire, c’est ne plus dire…
Bernard Stiegler a conceptualisé ce processus comme prolétarisation (3) : perte des savoir-faire qui permettaient de produire son existence. La prolétarisation ne concerne plus seulement le travail manuel (ouvrier dépossédé de son savoir-faire par la machine-outil) ni même le travail intellectuel (employé réduit à suivre des procédures), mais désormais les capacités communicationnelles elles-mêmes. Faire rédiger systématiquement ses mails, rapports, synthèses par IA, c’est perdre progressivement le savoir-faire de l’expression écrite, c’est-à-dire la capacité organique à construire une phrase, à ajuster son propos, à sentir quand une formulation sonne juste. Cette prolétarisation est donc double : du côté de l’émetteur, qui perd l’exercice de la formulation, et aussi du côté du récepteur qui, recevant massivement des textes générés, sera de moins en moins capable d’attention aux nuances…
Faut-il cependant relativiser ? Après tout, ce n’est pas la première fois qu’une technique altère nos manières de communiquer. Pourquoi l’IA serait-elle plus inquiétante ? Précisément parce qu’elle simule l’expression singulière tout en la standardisant. Le téléphone modifie le canal (de l’écrit à l’oral) mais ne prétend pas parler à notre place ; l’email & nos messageries changent le rythme mais on reste l’auteur de nos mots. L’IA, quant à elle, se substitue au processus même d’élaboration de la parole en la remplaçant par une génération statistique. C’est cette substitution qui pose problème anthropologique : pour la première fois, nous disposons d’outils qui peuvent produire à notre place des textes qui, tout en évacuant complètement le travail organique de la constitution du sens (ce qui donnait valeur à la communication), ressemblent suffisamment aux nôtres pour être socialement acceptables. Comme l’écrit Olivier Ertzscheid : « Dans ce schéma global de la communication, j’ai le sentiment que nous ne sommes plus que le bruit. Nous sommes cet élément que Shannon et Weaver essayaient de réduire et de limiter. Nous sommes le bruit de ces plateformes qui n’aspirent finalement qu’à communiquer sans nous. » (4) Chacun de nos prompts ajoute au bruit de cette lessiveuse qui ne visibilise que la part immédiatement rentable de nos murmures. « Les effets de réel produits par les artefacts génératifs sont des imaginaires en moins » parce que « l’ensemble de ces générations artificielles sont du réel en trop, du réel pour rien. » (5)
Adorno avait formulé cette critique :
« Considérer l’objet plutôt que la communication au moment où l’on s’exprime, éveille la suspicion. » (6)
Les systèmes d’IA sont optimisés pour la communication (pour la fluidité, l’accessibilité, l’efficacité du transfert d’information), mais cette optimisation se fait au détriment de la considération de l’objet lui-même dans toute sa complexité. Si on y songe sérieusement : l’IA nous dispense de la confrontation avec les choses et nous en éloigne systématiquement.
« La rigueur et la pureté d’une écriture même extrêmement simple créent bien plus une impression de vide. » (7)
Face à l’IA qui remplit automatiquement tous les vides, qui comble instantanément toutes les lacunes, qui génère du texte pour occuper l’espace laissé en blanc, la rigueur consiste aussi à préserver ces vides, ces silences, ces moments de suspension où la pensée peut se déployer sans être immédiatement capturée par les automatismes langagiers. Adorno concluait :
« Celui qui veut échapper à ce sentiment devra voir en chaque défenseur de la communication un traître à celle-ci. » (8)
Les discours qui prônent l’IA comme outil de « démocratisation de l’accès au savoir », de « facilitation de la communication », d’« augmentation de nos capacités » trahissent en réalité la possibilité d’une compréhension authentique. Non pas que ces technologies ne puissent avoir certains effets ponctuellement positifs, mais parce que leur promotion systématique dissimule la violence qu’elles exercent : la dispense de penser, l’atrophie de l’effort conceptuel, la substitution du familier aliéné à la confrontation avec la résistance du réel…
Alors, que faire face à cette destruction ? Maintenir coûte que coûte l’écriture authentique, refuser les suggestions automatiques, accepter la maladresse et l’imperfection plutôt que la perfection morte de la génération algorithmique. Certes, ces gestes individuels ne renverseront pas le processus structurel qui détruit la compréhension mutuelle, mais ils maintiennent l’exigence même d’une parole authentique et la possibilité d’un rapport non-instrumentalisé au langage. Continuer d’écrire – vraiment écrire : avec effort, hésitation & maladresse –, c’est préserver la condition même qui fait qu’« entre eux, les hommes se comprennent bien mieux qu’ils ne se comprennent eux-mêmes. »
Lire la suite ici : [note] L’IA comme confusion systématique #7 | La destruction de la pensée organique)
Notes
(1) Paul Valéry, Cahiers, Gallimard, La Pléiade, p. 424.
(2) Paul Valéry, ibid, p. 124.
(3) États de choc : Bêtise et savoir au XXIe siècle, Fayard/Mille et une nuits, 2012 ; La Société automatique, vol. 1, Fayard, 2015.
(4) Olivier Ertzscheid, « Le web pourrissant et l’IA florissante. Si nous sommes le bruit, qui sera la fureur ? », 2 novembre 2025.
(5) Olivier Ertzscheid, ibid.
(6) Theodor W. Adorno, Minima Moralia, « Morale et style » (n°64).
(7) Theodor W. Adorno, ibid.
(8) Theodor W. Adorno, ibid.
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