Valéry écrit « […] je suis porté, pour donner valeur à ce que je produis, et oser le produire, à demander un effort à ceux à qui je le produis. […] Ce qui ne me coûte rien ne me donne pas la sensation d’avoir vécu » (1).
Un passage qui parlera (j’espère), d’une part, à ceux qui, utilisant l’IA pour générer leurs textes, transforment l’écriture en promptage, et, d’autre part, à leurs lecteurs qui ont l’impression, de plus en plus la pénible, de lire de la soupe…
Valéry nous dit que la vie consciente se mesure au coût organique : sans l’expérience indépendante de la production (bifurcation, hasard, découverte…), pas de cycle complet, pas de reconstitution nécessaire, pas de trace vécue. Donc, quand on délègue la production textuelle à l’IA – qui n’effectue aucun travail intellectuel (2) –, on évacue précisément ce coût. On produit certes davantage, mais en vivant moins l’expérience de la production… et en nous déshabituant de l’effort qu’exigent tout travail intellectuel selon Valéry : la précision, la lucidité, la conservation et l’organisation (3).
Côté lecteur de ces textes produits sans effort organique, un double risque : celui de conférer de la profondeur à ce qui n’en a pas et, ce faisant, celui, de perdre progressivement sa propre capacité critique, nécessaire pour lire des textes véritablement exigeants…
En résumé, quand la production ne coûte rien, la lecture cesse d’exiger quelque chose : l’usage inconscient de l’IA détruit les conditions de la vie consciente chez l’auteur comme chez le lecteur…
Soit la boucle parfaite de la prolétarisation cognitive. (4)
A moins qu’une sensation de vide ne nous étreigne…
(1) Cahiers, volume I, Paul Valery, Gallimard/NRF/Bibliothèque de la Pléiade (1973), p. 124.
(2) Selon Valéry, « le travail [intellectuel] le plus noble » signifie « le plus précis, lucide, conservatif, organisant. » (1944, p. 224). Or, l’IA transforme des inputs en outputs selon des régularités statistiques apprises, elle n’exerce pas de précision (elle produit des formulations qui semblent précises – définitions correctes, distinctions fines –, mais elle ne s’impose pas la précision comme exigence consciente à travers un raisonnement) ; l’IA n’a pas de lucidité (elle ne peut pas être consciente de ses présupposés ni identifier ses angles morts) ; elle ne conserve rien au sens intellectuel (elle stocke des paramètres mais ne maintient pas une cohérence consciente à travers le temps) ; et elle n’organise pas véritablement (elle juxtapose des fragments statistiquement cohérents sans construire une architecture conceptuelle consciente).
(3) Voir note précédente. Si l’IA produit instantanément des textes approximativement correctes sans coût organique, pourquoi maintenir soi-même une rigueur épuisante ? Si elle génère des raisonnements cohérents sans avoir à conserver consciemment ce qui a été établi, pourquoi s’imposer cette mémoire active fatigante ? Si elle juxtapose des fragments sans avoir à construire une architecture d’ensemble, pourquoi s’épuiser à organiser ? On le comprend : en nous faisant perdre l’expérience organique de l’effort qu’exige toute rigueur, l’utilisation non-consciente de l’IA ne peut qu’éroder notre capacité même à effectuer un travail intellectuel de qualité.
(4) Lire aussi : [note] IA et rigueur : une leçon d’Adorno
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