2 aphorismes des Minima Moralia (1945) (1) qu’il pourrait être utile de transposer à notre rapport à l’IA…
Adorno y observe que « plus on s’exprime avec précision, conscience et sobriété, plus le produit littéraire passe pour obscur », tandis que «les formulations relâchées et irresponsables » se voient gratifiées « d’une certaine compréhension ». Or, faire passer de la négligence pour de la pertinence, n’est-ce pas précisément la perversion du rapport à la clarté dont l’IA générative est experte ? Son principe n’est-il pas, justement, de produire un langage vague – ce «courant familier du langage », comme dit Adorno – qui « permet à celui qui l’entend d’imaginer à peu près ce qui lui convient et ce que, de toute façon, il pense déjà » ? Ces systèmes de génération de texte ne sont-ils pas conçus pour privilégier statistiquement les formulations & associations les plus fréquentes & prévisibles ? (2) Adorno l’écrivait déjà : «Seul ce qu’ils n’ont pas à comprendre leur paraît compréhensible ; ce qui est réellement aliéné, le mot usé à force d’avoir servi, les touche parce qu’il leur est familier. » (3) En tous les cas, on ne peut s’empêcher de penser que telle est bien la logique de l’IA : générer des textes qui confortent, rassurent, donnent l’impression immédiate de comprendre sans exiger véritablement de travail de compréhension… Or, comme le montre Adorno, « il est peu de choses qui contribuent autant à démoraliser les intellectuels » que cette perversion où l’aliénation familière passe pour authenticité et où la rigueur conceptuelle passe pour obscurité.
C’est le cœur du problème : comme médiation qui pré-mâche, pré-digère, pré-pense, et ainsi nous dispense constamment de l’effort, l’IA ne se contente pas de faciliter notre travail intellectuel, ce faisant elle atrophie progressivement notre capacité même à cet effort.
Face à cette infantilisation/crétinisation structurelle, naturellement, la tentation serait de rejeter purement et simplement les outils qui l’amplifient. (4) Mais, encore une fois, Adorno nous invite à être un peu plus finauds : «le redressement ne pourra se faire en régressant » vers un fantasme d’authenticité pré-technologique. La résistance doit passer par autre chose : nous ne pourrons sans doute pas échapper à l’IA, mais nous pouvons refuser de céder à la facilité qu’elle nous propose. Et opter en faveur d’une rigueur pratique quotidienne : «une objectivité linguistique des plus rigoureuses » / « un parler qui transcende l’écriture en se l’intégrant ».
Ce qui signifie concrètement ? Au moins 3 règles à rappeler : 1. ne jamais consommer passivement des formulations pré-digérées : traiter chaque réponse trop fluide (en fait, trop lisse) comme suspecte, car « la négligence qui entraîne à se laisser porter par le courant familier du langage » est précisément ce que l’IA reproduit naturellement | 2. ne pas se dispenser de penser / ne jamais déléguer entièrement à l’IA le travail de conceptualisation : après avoir reçu une réponse, la soumettre à un examen critique – comme l’écrit Adorno, il faut accepter de « s’isoler », de refuser « violemment » la facilité du prêt-à-penser | 3. sans doute, remarque Adorno, « considérer l’objet plutôt que la communication au moment où l’on s’exprime éveille la suspicion », mais qu’importe : « La rigueur et la pureté d’une écriture même extrêmement simple créent bien plus une impression de vide ». (5) Donc, à la clarté immédiate & l’agrément du lecteur, privilégier la précision conceptuelle. Puisque les systèmes d’IA, optimisés pour la communication (fluidité, accessibilité, efficacité), ne permettent pas de considérer – et de nous confronter à – l’objet lui-même dans toute sa complexité, résister à cette pression communicationnelle / refuser la fausse clarté.
Adorno conclut ainsi son aphorisme : « Celui qui veut échapper à ce sentiment devra voir en chaque défenseur de la communication un traître à celle-ci. » Autrement dit, ceux qui prônent l’IA comme outil de démocratisation de l’accès au savoir, de facilitation de la communication, d’augmentation de nos capacités ne sont que dealers de bullshits et trahissent ce qu’ils prétendent servir. (6) Non que ces technologies ne puissent avoir des effets positifs, mais parce que leur promotion systématique, dissimulant leurs effets mortifères, nous distrait de l’obligation intellectuelle et cognitive de ne pas nous laisser totalement phagocyter.
(1) « Morale et style » (n°64) et « Ventre creux » (n°65).
(2) De nombreux chercheurs, dans « Against the Uncritical Adoption of ‘AI’ Technologies in Academia » (Radboud University, 2025), démontrent que les LLM privilégient statistiquement les associations les plus fréquentes, produisant un « courant familier du langage » qui conforte plutôt qu’il ne confronte…
(3) Cette observation d’Adorno sur le « mot usé à force d’avoir servi » trouve confirmation dans les analyses d’Alfred L. Owusu-Ansah qui a montré comment ChatGPT renforçait l’homogénéisation linguistique et la « white language supremacy » en désignant les variantes non-standard comme inappropriées. Lire à ce propos : Jennifer Sano-Franchini (collectif), « Refusing GenAI in Writing Studies« , 2024.
(4) C’est la position de l’Atécopol (Toulouse) qui, dans l’enseignement supérieur et l’éducation nationale, appelle à une « objection de conscience » face à l’IAg, c’est-à-dire à un refus pur et simple de l’IA : « L’objection de conscience désigne le refus individuel, mais aussi collectif en tant qu’il est publiquement partagé, de prendre part à une activité que l’on perçoit comme incompatible avec des valeurs fondamentales. » L’appel. Sur le même site, on peut également lire l’article « Oui, mais l’IAg… » de l’Atécopol refusant tout usage de l’IAg : « Se prévaloir du fait que certaines utilisations d’une technologie sont pratiques ne saurait en aucun cas constituer un argument décisif. C’est le propre des techniques que de permettre un gain d’efficacité, mais si le prix global à payer est insoutenable […], alors le jeu n’en vaut pas la chandelle. » L’article.
(5) Lire aussi : [note] La crétinisation algorithmique, comment ça marche ?
(6) Cette trahison est particulièrement documentée dans le cas du discours sur l’accessibilité et l’équité. Comme l’écrivent Sano-Franchini, Megan McIntyre et Maggie Fernandes : « Nous devons être attentifs à la manière dont les discours sur la diversité, l’équité, l’inclusion et l’accessibilité sont parfois utilisés pour justifier l’usage de l’IAg à travers la cooptation de termes comme défenseur, plaidoyer, privilège, souvent comme moyen de la recadrer comme un bien intrinsèque, malgré ses dommages matériels largement documentés« . Le même texte note que la grande majorité de la recherche sur l’IA en éducation n’examine que les questions liées à l’automatisation et l’évaluation, et non, au fond, l’apprentissage réel… Lire Refusing GenAI in Writing Studies: A Quickstart Guide
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