
Entendu hier Baptiste Morizot sur France Culture dans Avec Philosophie, invité à l’occasion de la sortie de son livre Le Regard perdu – sur la pile, pas encore lu. Le podcast comme le bouquin portent en grande partie sur l’art pariétal, terrain a priori éloigné de mes préoccupations immédiates en ce moment, mais Morizot y développe un concept qui m’interpelle, le jizz, comme capacité à reconnaître un être vivant en une fraction de seconde, avant toute analyse consciente, par la saisie de son « style d’apparaître », de sa « courbe éloquente ». Référence, le chasseur-cueilleur qui voyait ainsi le bison, l’ours, le cheval – non par décomposition analytique (taille + forme + couleur = espèce) mais par reconnaissance globale immédiate. Donc comprendre le jizz comme le réflexe qui isole la figure du fond non pour l’extraire et la quantifier, mais pour la rencontrer dans son intégrité. Autrement dit, exactement l’inverse de la logique algorithmique qui fragmente l’image en segments calculables : l’œil exercé au jizz saisit la totalité signifiante sans décomposition. Cela prouve qu’une attention sélective n’est pas nécessairement extractive, qu’on peut distinguer, reconnaître, isoler sans réifier. En somme, le jizz comme forme d’attention focalisée mais non-captive…
Ce qui m’intéresse aussi, c’est le paradoxe temporel. L’acquisition du jizz nécessite des années d’immersion incompressible – les ornithologues passent des décennies à observer avant de reconnaître instantanément –, mais son exercice est fulgurant, pré-réflexif. Morizot insiste : il a vu les animaux « dans la pierre » après des jours de pistage au Yellowstone, dans un état de fatigue, de cette fatigue relationnelle, celle qui vient d’avoir prêté attention soutenue au monde. Une fatigue donc qui ouvre la perception plutôt qu’elle ne la clôture, et qui permet aux (à des ?) formes de surgir.
La proposition de Morizot : on ne protège pas ce qu’on ne voit pas, donc retrouver la capacité de voir le vivant dans sa profondeur, sa diversité, son importance vitale. Autrement dit : faire du regard le lieu d’une conversion individuelle. Le problème est que l’appauvrissement du regard n’est pas la cause mais l’effet, et un effet nécessaire d’une organisation sociale qui a séparé les producteurs de leur milieu. Ce que le concept nous apprend n’est donc pas ce que nous aurions à faire, mais ce qui nous a été pris : il donne la mesure d’une dépossession, du même ordre que celle des terres et des savoirs paysans, et il permet de nommer ce que le capitalisme algorithmique poursuit aujourd’hui par d’autres moyens, en externalisant la reconnaissance des formes vivantes dans des dispositifs qui la rendent inutile. C’est à cette condition que le jizz – donc bien au-delà de l’injonction morale à mieux voir – peut être un concept critique.
Vivement donc la lecture du Regard perdu pour approfondir – car, au juste, comment faire ? (1) Cette histoire de perception pré-réflexive, de formes qui surgissent dans un état de seuil, me fait aussi penser – est-ce absurde ? – à l’écriture automatique des surréalistes. Même structure : court-circuiter le contrôle conscient pour laisser émerger ce qui résiste au calcul rationnel. Breton parlait de « dictée de la pensée en l’absence de tout contrôle exercé par la raison », le jizz serait la vision en l’absence de tout contrôle exercé par l’analyse. Dans les deux cas, un état corporel particulier (fatigue, demi-sommeil, suspension) qui ouvre à des associations non-programmées. Il y a donc peut-être un fil théorique à tirer entre écriture automatique, jizz perceptif et résistance à la réification. Par les temps réifiants qui courent, une faille à creuser, donc… (1)
(1) Estelle Zhong Mengual, compagne de Morizot, a développé ces questions dans Apprendre à voir. Le point de vue du vivant (que j’ai lu l’année dernière) : comment sortir du « non-voir » moderne qui réduit le vivant à décor ou symbole ? Elle montre que connaître les plantes — leurs noms, leurs corps, leurs manières d’être — n’est pas accumuler des savoirs mais tisser des relations. « Ne pas connaître le nom des plantes fait de nous des étrangers parmi les plantes », écrit-elle en citant Frances Theodora Parsons. L’enjeu n’est pas taxonomique mais relationnel : identifier les plantes permet de s’identifier soi-même « comme vivant parmi les vivants ». Du reste, Zhong Mengual reprend le concept de Morizot de « corps-perspective » — le corps d’un vivant n’est pas enveloppe inerte mais puissance d’être, « attracteur d’invites spécifiques ». Une fougère voit le monde depuis son besoin d’humidité, un oiseau depuis sa capacité de vol. Apprendre à voir, c’est activer en soi les pouvoirs d’un corps différent, pister les invites que ce corps déploie dans l’environnement. Le jizz pourrait peut-être alors cette capacité de saisir, non seulement la forme d’un être (le reconnaitre et le nommer), mais sa perspective incarnée, son style d’habiter le monde…

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