Dans un contexte d’austérité ravageant les humanités universitaires, Johanna Winant (Université de Virginie-Occidentale) défend la lecture attentive comme pratique radicale et propose un protocole en 5 étapes.
- Situer le texte matériellement | Qui écrit, quand, depuis quelle position, dans quel contexte institutionnel ? Contre la logique des plateformes qui nous habituent à consommer des fragments hors-sol, des citations flottantes, des extraits détachés de toute épaisseur historique, faire du texte un événement situé plutôt qu’une ressource disponible dans une base de données.
- L’exercice du repérage | Pointer un détail précis, assez petit pour tenir sous le doigt. Cette discipline d’arrêt résiste directement à l’attention algorithmique qui fonctionne par capture et redirection permanente. Les plateformes optimisent pour le survol extractif ; ici, il s’agit de remarquer vraiment, donc de ralentir et de revenir au phénomène textuel dans sa présence brute.
- Oser une interprétation locale | Pas répéter ce que dit l’analyse toute faite, ou ce qu’explique l’IA, mais risquer une proposition singulière. Plus d’ingestion passive, mais construire activement du sens qui n’existait pas avant son propre acte interprétatif.
- Tisser des connexions | Montrer comment ce détail local affecte la compréhension de l’ensemble du texte. Construire une architecture mentale où les parties se répondent contre la fragmentation permanente (des fragments consommés isolément puis oubliés, des interruptions qui empêchent la synthèse)
- Théoriser globalement | Dépasser le cas particulier pour formuler une proposition plus large. Une pensée totalisante contre sa liquidation algorithmique. Une montée en abstraction contre l’accumulation horizontale de données.
5 étapes qui forment un système de ralentissement et d’approfondissement progressifs contre ce que les algorithmes s’emploient à détruire : la capacité à tenir une pensée dans la durée. Stiegler le dirait probablement : un protocole nécessaire de construction de rétentions tertiaires contre les rétentions automatisées des plateformes.
Au fond, rien de vraiment neuf, mais, maintenant que nos capacités d’attention et de raisonnement sont devenues la cible explicite de systèmes d’extraction, ce rappel méthodique de pratiques que l’université a laissé s’effriter n’est pas du luxe. Tout ceci ne remplace pas la nécessité d’une révolution sociale, mais, en attendant, si cela peut nous aider à maintenir nos capacités de penser, d’argumenter et de résister intellectuellement à la crétinisation organisée, on prend sans modération.
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