[notes pour une dérive contrôlée]

La désindividuation algorithmique : pourquoi nous n’habiterons plus le même monde

Quand la personnalisation algorithmique se fait enclavement algorithmique

Dans une récente conférence TED, Christoph Lassner, ingénieur en IA et co-fondateur de World Labs, a présenté sa vision du “Content 3.0” (1) (YouTube, 27 novembre 2025) : des histoires interactives alimentées par l’IA où chaque spectateur co-créerait des récits uniques avec des personnages capables de “rompre le quatrième mur” (“breaking the fourth wall”) et de s’adapter en temps réel à nos réactions. Perspective : puisque “l’IA peut désormais générer du contenu à un rythme égal ou supérieur à celui de la consommation, une capacité jamais possible auparavant dans l’histoire humaine”, James Bond lui-même, pour une petite conversation, se tournera vers vous en pleine mission… Naturellement, les techno-fadas sont déjà tout excités, et Lassner d’y voir gaiement une révolution comparable au passage de la télévision programmée au streaming à la demande.

Mais questions : quand chaque spectateur vivra “sa” version algorithmiquement générée d’une histoire, comment constituer encore une culture partagée / un débat public / une mémoire collective ? Comment discuter d’un “film” dont chacun aura vécu une version différente calibrée sur ses préférences préalables ? Plus concrètement encore : comment débattre d’une actualité politique quand les algorithmes généreront des titres différents / des hiérarchies d’information divergentes / des cadrages personnalisés pour chacun d’entre nous ? (2) Quand nous ne partagerons plus les mêmes événements, ni les mêmes récits fondateurs / texte commun, comment l’agora démocratique pourra-elle se remplir de sens ? Si disparaît l’œuvre comme objet consistant, qui s’impose identiquement à tous et permet le différend / la discussion / la confrontation des interprétations, au profit d’une matière narrative ajustée en temps réel sur les patterns comportementaux de chaque utilisateur, comment parviendrons-nous à faire société ?

Outre l’enclavement algorithmique, la dissolution du sujet

Au-delà de cet enclavement de chacun dans son univers narratif personnalisé (3), une autre raison de s’inquiéter : la dissolution du sujet.

Car, d’une part, quand Lassner parle de “personnalisation”, il ne s’agit nullement de reconnaissance de la singularité d’un individu comme ayant une histoire / une mémoire / des projets propres : l’algorithme ne connaît personne, il calcule des corrélations entre patterns comportementaux et d’autres profils statistiquement similaires. Ce qui est donc présenté à chacun comme “son” contenu ne sera jamais que le produit mécanique d’un traitement probabiliste de données. Cette personnalisation algorithmique n’a donc rien à voir avec l’individuation au sens où l’entendaient Gilbert Simondon – processus physico-biologico-psychique par lequel un sujet se constitue à travers des objets partagés, dans un mouvement toujours à la fois individuel et social. Non : cette dite “personnalisation” accomplira exactement l’inverse : une particularisation qui fragmentera. Lassner peut s’amuser à y voir une prouesse technique doublée d’une célébration de l’individualité, on n’aura jamais affaire qu’à une dissolution du sujet dans le calcul statistique.

Ce faisant, d’autre part, l’hyper-personnalisation rend impossible le processus même d’individuation. Ce que Stiegler nommait “désymbolisation” (4) risque en effet d’atteindre un nouveau stade : l’érosion des objets transitionnels qui permettent la transindividuation, ce processus par lequel les individus se constituent en se transformant mutuellement à travers des objets culturels partagés (5). En détruisant le commun, l’enclavement algorithmique détruit cette possibilité de devenir sujet. C’est ce que l’on pourrait nommer désindividuation algorithmique : non pas simplement l’isolement, mais la dissolution des conditions matérielles de toute subjectivité.

Le philosophe David Berry – on l’a vu ici – a proposé le concept de “post-conscience” pour décrire un état où la conscience se reconfigure à partir de stimuli dont l’origine, humaine ou algorithmique, est devenue indiscernable – nous ne pouvons plus distinguer ce qui relève d’une intentionnalité humaine de ce qui relève du calcul automatisé. À mon sens, le “Content 3.0” franchit peut-être un seuil supplémentaire. Il ne se contente pas de brouiller l’origine des stimuli, il simule l’intersubjectivité pour mieux capturer. Le personnage qui “rompt le quatrième mur” pour “converser” avec moi crée l’illusion d’une reconnaissance mutuelle, d’un dialogue authentique, alors qu’il ne s’agit que d’un flux généré par calcul statistique sur mes données comportementales. Le problème, ce n’est plus seulement l’indiscernabilité de la source (est-ce humain ou algorithmique ?), c’est la simulation de la relation elle-même, ou une sorte d’opération pseudoconsciente qui mime suffisamment la relation intersubjective pour tromper. Là où la post-conscience de Berry décrit une condition où nous ne savons plus d’où viennent les stimuli qui nous affectent, le “Content 3.0” produit activement des quasi-sujets algorithmiques qui font comme s’ils nous reconnaissaient, nous comprenaient, dialoguaient avec nous.

La désindividuation algorithmique désigne donc un double mouvement : d’une part, l’enclavement de chacun dans sa bulle narrative qui détruit les objets transitionnels partagés nécessaires à la transindividuation ; d’autre part, la simulation de l’intersubjectivité qui remplace la relation authentique par un calcul statistique (6). Les systèmes computationnels dissolvent ainsi les conditions matérielles de l’individuation psychique et collective, remplaçant le processus vivant de constitution mutuelle des sujets par des profils comportementaux gérés algorithmiquement.

La capacité de l’IA à “générer du contenu à un rythme égal ou supérieur à la consommation” que vante Lassner prend alors tout son sens : il ne s’agit plus de produire des œuvres stables que nous pourrions ensuite discuter collectivement, mais de générer en continu des flux narratifs personnalisés qui s’ajustent à nos réactions. Ainsi n’y aura-t-il plus d’œuvre sur laquelle revenir, mais seulement l’expérience éphémère d’un flux sans plus de consistance. Dans ces conditions, quelle place restera-t-il a ce que les phénoménologues appelaient la “secondarisation”, c’est-à-dire cette capacité, héritée de Husserl, à différer et médiatiser son propre vécu, à revenir sur ses propres pensées pour les examiner et les transformer ? (7) Au fond, l’utilisateur risque de devenir pur consommateur-producteur de données comportementales, dépossédé de tous les savoirs qui constituaient jadis ce qu’on appelait la culture…

Ce qui est hallucinant dans ce processus, c’est qu’il utilise le vocabulaire de l’émancipation (personnalisation, liberté de choix, interactivité) pour accomplir son exact opposé : la destruction active de la possibilité même de devenir sujet (8).

Le technofascisme, ou le contrôle par captation attentionnelle distribuée

C’est peut-être ici qu’il faut introduire le concept de “technofascisme” comme catégorie d’analyse matérialiste. Non pour désigner l’agitation performative de quelques prédateurs milliardaires plus ou moins tarés / libertariens, mais comme concrétisation matérielle, à travers les infrastructures algorithmiques, de la liquidation de la conscience comme instance critique autonome.

Le fascisme historique détruisait l’individu au profit de la masse fusionnelle, du corps mystique du chef, le technofascisme le dissoudra dans la granularité algorithmique : plus besoin de contrôle exercé par la coercition idéologique quand le contrôle peut s’exercer par l’optimisation permanente de l’environnement perceptif de chaque individu et, ce faisant, par la fragmentation systématique de toute expérience partagée nécessaire à toute action collective.

Le technofascisme ne serait donc pas une simple métaphore à usage journalistique, mais la catégorie matérielle de cette liquidation infrastructurelle des conditions de possibilité de toute vie démocratique.

Face à ce diagnostic, la réponse ne peut être simplement individuelle ou culturelle. Bien sûr, il faut préserver et cultiver obstinément des espaces où persistent des pratiques de lecture profonde, d’analyse collective, de délibération partagée autour d’objets culturels communs. Il faut aussi maintenir des poches de résistance temporelle où le temps n’est pas entièrement saturé par le flux algorithmique, où subsiste la possibilité du silence, de l’ennui, de la dérive non contrôlée. Il faut bien sûr aussi défendre l’œuvre comme objet stable, résistant, inappropriable, contre sa dissolution dans le flux de contenus personnalisés. Et il faut cultiver les compétences critiques, les savoir-faire interprétatifs, la mémoire culturelle partagée contre leur externalisation complète dans les systèmes algorithmiques…

Mais il est surtout urgent de comprendre que la bataille décisive ne se situe pas à ce niveau formel, mais sur le terrain des infrastructures matérielles qui déterminent notre rapport au monde, aux autres, à nous-mêmes. Or, pour avoir la main sur ces infrastructures, il faudra bien les ôter des mains de la classe capitaliste.

Pour ne plus être dépossédés de nous-mêmes, il faudra l’exproprier. Tout dépend de cette expropriation.


(1) Qu’on pourrait traduire par “Contenu 3.0”, mais je garderai ici le terme en anglais.

(2) Nous observons déjà ce phénomène avec les algorithmes de Facebook ou YouTube. Deux personnes cherchant “changement climatique” peuvent recevoir des contenus radicalement opposés (consensus scientifique vs climato-scepticisme) selon leur historique. Le “Content 3.0” généralise ce principe à toute expérience culturelle.

(3) Enclavement algorithmique : ce processus par lequel chaque individu est isolé dans un univers perceptif sur-mesure, rendant impossible la constitution d’un demos partagé.

(4) Désymbolisation : pour Stiegler, la perte des objets symboliques communs (œuvres, rituels, références partagées) qui permettent de créer du sens collectif et de la mémoire commune.

(5) Nous devenons sujets dans un processus collectif de transformation mutuelle à travers des objets partagés. La transindividuation, c’est le mouvement par lequel “je” et “nous” se constituent simultanément.

(6) Désindividuation algorithmique : le double mouvement par lequel les infrastructures dissolvent les conditions matérielles de l’individuation psychique et collective tout en simulant l’intersubjectivité pour maintenir l’illusion d’une relation.

(7) Dans le vocabulaire critique d’inspiration marxiste de Stiegler, la prolétarisation désigne la dépossession des savoir-faire : le travailleur qui ne contrôle plus les moyens de production, dont les compétences sont externalisées dans la machine, réduit à une force de travail abstraite et interchangeable. Stiegler a étendu ce concept au-delà de la sphère productive : nous sommes également prolétarisés comme consommateurs (dépossédés de nos savoir-vivre), comme citoyens (dépossédés de nos savoir-penser), l’ensemble de nos capacités cognitives et sensibles étant progressivement externalisées dans des dispositifs technologiques. Le “Content 3.0” représenterait donc, en quelque sorte, l’aboutissement de ce processus : plus aucun savoir-faire interprétatif n’est requis puisque l’algorithme adapte le contenu à mon niveau ; ni aucune compétence critique ou mémoire culturelle puisqu’il n’y a pas d’œuvre stable à analyser, chaque expérience étant unique, éphémère et non partageable…

(8) Il faudrait peut-être aussi considérer un 3e mouvement : le personnage qui “rompt le quatrième mur” annule la distance fondamentale requise pour la réflexivité. Car, ce qui se déroulera devant les écrans, ce ne sera pas un dialogue : l’infrastructure sortira de l’écran pour venir valider et capturer l’intimité même de la réaction subjective, et transformera ainsi toute expérience en test d’engagement. Dans ce processus, le spectateur cessera d’être véritablement actif, car c’est l’algorithme qui collectera ses réactions en temps réel pour affiner le profilage. Chaque “choix” narratif offert (choisir la couleur de la voiture de Bond) deviendra un point de données supplémentaire pour optimiser la capture attentionnelle. Bref, le contrôle parfait déguisé en liberté…


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