Je poursuis ma lecture (hasardeuse) des Cahiers (1) de Paul Valéry. L’idée : en m’inspirant de ses réflexions, mieux percevoir les limites intrinsèques de l’IA générative…
Étonnement constitutif | « Étonnement, qui est mon essence… Je m’éveille toujours surpris » (p. 121), ou l’étonnement comme structure fondamentale de la conscience. « Le Même étonne l’Un » : ce n’est pas l’étranger qui surprend mais le retour du Même – je suis étonné d’être toujours moi, de retrouver ce corps, ces pensées. « Étonne – c’est du « corps » » : l’étonnement exige l’incarnation, la confrontation entre ce qui persiste (le corps) et ce qui surgit à chaque instant (le Présent). L’IA, à l’inverse, ne s’éveille jamais surpris parce qu’elle ne s’éveille jamais : elle est activée à la demande. Qui plus est, sans corps pouvant être étonné de persister, sans corps qui lui permettrait de se reconnaître et, en se reconnaissant, de s’étonner d’être toujours soi, l’IA ne s’étonne jamais.
Tangence et force centrifuge | Valéry confesse une « caractéristique et très ancienne impatience excitée par la redite » (p. 121) – il ne supporte pas la répétition, alors même que « répétition [est] loi fondamentale de la vie ». Mais il constate aussi : « Comme il est étrange que le vivant ait la propriété psychique de dépriser la vie et son rythme ! ». Ainsi, d’un côté, le vivant peut psychiquement refuser les cycles mêmes qui le constituent – grâce à la conscience, « tangence, force centrifuge » –, mais, de l’autre, « la vie le retient et le ramène dans l’orbe« . Quand la conscience tend à s’échapper, le corps la ramène dans le cycle. Précision :« Le rayon variable est –– temps ressenti » : la distance entre le centre cyclique et le point de fuite varie constamment, et cette variation est le temps vécu. L’IA n’a pas ce problème : elle n’a pas de durée au sens bergsonien-valérien, mais seulement des intervalles calculables. Pas de tension vécue entre le maintenant et le pas-maintenant. Comme si l’IA n’était que pure répétition sans impatience, ou cycle sans tangence, c’est-à-dire sans aucune force centrifuge qui pourrait l’aider à s’échapper à l’orbe de ses patterns statistiques. Ou l’IA = récurrence, mais sans la moindre révolte contre la récurrence.
Annulation du langage | « Égaler à zéro tout ce qui n’est que par le langage » : Valéry propose une opération radicale : annuler le langage pour voir ce qui reste. « On est épouvanté, humilié, annulé quand on annule le langage car on annule aussitôt le « reconnaître », la confiance, le crédit, la distinction des temps et des états, les « dimensions », les valeurs, toute la civilisation » (p. 421) – et « il ne reste que ce qui ne ressemble à rien, l’informe ». Mais cet informe n’est pas le néant : c’est ce qui précède toute mise en forme linguistique, ce à partir de quoi l’on peut « réduire à néant les conventions existantes données – Refaire des conventions ». A sa manière, l’IA opère aussi une forme d’annulation du langage, mais dans un sens exactement inverse : elle le réduit à des patterns statistiques, le vide de ce qui fait vivre le langage (reconnaissance vécue, confiance engageante, distinction temporelle, valeurs…). Mais, ce faisant, elle ne permet pas de refaire des conventions. Au contraire, elle produit une pseudo-forme qui simule les conventions, mais sans avoir la moindre capacité d’en reconstruire. En résumé : l’IA réalise l’annulation comme mort, non comme destruction créatrice.
Le système vivant | « Mon « système » ? – c’est moi. Mais moi — en tant qu’un moi est convergence, et variations. » Le système valérien n’est pas structure rigide mais processus : convergence (cohérence) et variations (modifications). « Sans quoi, ce système ne serait qu’un système entr’autres que je pourrais faire » (p. 121): il serait objet séparable. Mais non : « cette diversité est précisément moi. Je suis cette diversité possible ». Le système n’est pas ce que j’ai construit, c’est ce que je suis comme capacité de variation dans la convergence. Et Valéry demande : « Comment peut-on faire un système, – un édifice d’idées qui ne soit pas à la merci d’une idée ? » Sa réponse implicite : en le maintenant identique à un moi vivant, donc à une diversité incarnée qui empêche la fixation définitive. Précisément ce que l’IA n’a pas & ne peut avoir. Elle a des paramètres, une architecture – un système « entr’autres », séparable, reproductible –, mais son système est continuellement à la merci d’une idée : la prédiction statistique du token suivant. Dans ce processus, aucune capacité de variation dans la convergence qui viendrait d’une histoire singulière…
Inflation symbolique | « On augmente la valeur des instruments d’échange sans augmenter la valeur de réalisation » : Valéry analyse l’inflation comme prolifération des moyens sans augmentation correspondante de ce qu’ils permettent de réaliser. « Les mots Infini, Absolu – Hugo – créations de valeurs fictives – sans encaisse expérimentale » (p. 421) : ces mots prétendent désigner quelque chose d’immense mais, en réalité, ils sont vides : ils n’ont aucun fond d’expérience vécue qui garantirait leur valeur. « D’où résultent des crises périodiques, de reductio ad factum, au troc – au réel. » Les valeurs conventionnelles sont « valeurs d’attente » : elles promettent une réalisation future, créent du crédit sur l’avenir, « mais si ce retard va à l’infini » – si les valeurs d’attente ne sont jamais réalisées –, c’est la crise, c’est-à-dire l’effondrement du système symbolique. Or, l’IA est exactement ce mécanisme d’inflation appliqué au langage : elle augmente exponentiellement le nombre d’échanges linguistiques, mais sans augmenter la valeur de réalisation (c’est-à-dire la valeur d’expérience vécue, de cette prise effective sur le réel qui engage un corps et un risque). Ainsi prolifèrent des textes qui prétendent avoir une valeur, mais qui, au fond, sans aucune expérience vécue, aucun corps, ni aucune mémoire singulière. L’IA joue avec le langage, mais sans enjeu de soi. Elle ne risque rien, ne perd rien, ne gagne rien. Or, prédit Valéry, quand le langage prolifère sans vie expérimentale – créant des horizons d’attente qui ne seront jamais atteint –, cela ne peut produire qu’ »une crise générale des conventions et des symboles ». (2) Une crise qui n’est sans doute pas seulement rhétorique, car elle détruit la possibilité même de constituer un monde commun transmissible… (3)
(1) Cahiers, Paul Valery, Gallimard/NRF/Bibliothèque de la Pléiade (1973).
(2) Cela me fait penser aux rétentions tertiaires de Stiegler (mémoires externalisées > écriture > techniques audiovisuelles > algorithmes) qui conditionnent les rétentions secondaires (mémoire individuelle) et primaires (perception immédiate). Quand les rétentions tertiaires deviennent purement calculatoires (des algorithmes qui ne retiennent que des patterns statistiques), elles court-circuitent la formation de rétentions secondaires authentiques, celles qui permettent l’individuation psychique et collective. L’IA produit donc ainsi des « rétentions » qui ne retiennent rien de singulier, seulement des agrégats. Cela rejoint exactement l’idée de Valéry : une mémoire sans « encaisse expérimentale« , c’est-à-dire sans ce qui permet la constitution d’une expérience vécue transmissible, produit nécessairement une inflation de valeurs fictives sans possibilité de réalisation…
(3) Stiegler (encore) analyse ce phénomène comme « époque sans époque » : absence d’épokhalité, incapacité à faire époque, à marquer une rupture véritable. Le capitalisme computationnel, par sa disruption permanente, détruit les conditions de la transmission intergénérationnelle : les savoirs deviennent obsolètes avant d’avoir pu être transmis, détruisant les rétentions qui permettent l’individuation collective.
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