Lu Le web pourrissant et l’IA florissante. Si nous sommes le bruit, qui sera la fureur ? (Affordance.info, 2 novembre 2025)
Dans ce papier, Olivier Ertzscheid commence par démontrer que le web n’est plus seulement pollué par l’IA, qu’il en est désormais constitué. Le « slop », ces contenus génératifs de merde, ne serait plus un sous-produit marginal mais, désormais, une ligne éditoriale revendiquée – portée par des produits comme Meta Vibes ou Sora d’OpenAI. Dans une inversion brutale du schéma de communication classique, c’est désormais la machine qui produit le message principal – ces flux continus de vidéos synthétiques –, tandis que l’humain – avec ses comportements imprévisibles, ses temps de réaction lents, ses désirs non standardisés – est relégué au statut de « bruit », c’est-à-dire d’interférence problématique ou d’anomalies que le système doit compenser ou contourner…
Même dans nos usages de l’IA générative, cette inversion opère : nos prompts, loin d’être des ordres donnés à l’IA, ressemblent davantage à des injonctions de conformité que nous nous infligeons à nous-mêmes. Pour que la machine réponde, nous devons penser comme elle, calibrer nos demandes sur sa logique. Résultat : des contenus standardisés – des « réels en trop » – qui saturent l’espace, des contenus produits « à peu près » selon nos attentes statistiques mais en nous dispensant de l’effort même de penser ou de créer…
L’auteur montre ensuite que les métaphores émancipatrices (navigateur, surfeur) ont laissé place à des « super-assistants » qui font de nous des « super-assistés ». L’URL, qui permettait de nommer, retrouver et partager un lieu précis du web — donc d’exercer une forme de maîtrise spatiale sur la navigation — disparaît au profit de flux opaques et de recommandations algorithmiques ; le navigateur lui-même, qui supposait une intentionnalité (aller quelque part), deviendrait de plus en plus une surface de captation où les contenus viennent à nous. Comme si, ayant cessé de naviguer, nous n’ations plus désormais que guidés par des agents qui agissent « pour notre bien » sans que nous ayons à comprendre leurs choix. Ertzscheid donne l’exemple de ces « super-assistants » qui promettent de réserver un restaurant, répondre à nos mails ou résumer nos lectures à notre place : nous devenons les spectateurs de nos propres actions…
Ertzscheid identifie aussi la logique profonde de cette dépossession cognitive : les « technologies de l’à-peu-près ». Celles-ci instaurent une assistance contrainte où l’intervention algorithmique (comme le recadrage photo automatique, par exemple) s’impose comme seule modalité d’accès au réel. Autrement dit, l’habitus cognitif se déplace : la photo recadrée automatiquement n’est peut-être pas celle que nous aurions choisie, mais elle est acceptable ; la réponse générée n’est peut-être pas exacte, mais elle est exploitable… Parce qu’elle fonctionne suffisamment bien pour que nous cessions de (vouloir) vérifier et de chercher mieux, l’approximation devient la norme…
Le diagnostic d’Ertzscheid est indiscutable : nous subissons une dépossession cognitive où les systèmes anticipent et exécutent nos intentions avant même que nous en ayons une représentation consciente – ce que David M. Berry, nous l’avons vu ici, nomme la « post-conscience », c’est-à-dire une subjectivité qui n’a plus besoin de se constituer comme telle puisque l’infrastructure computationnelle accomplit les opérations de sélection, d’attention et de décision à sa place.
Mais une réserve. La solution qu’il appelle pour permettre à l’humanité de reconquérir sa capacité de « produire des visions du monde » – considérer les plateformes, non comme des hébergeurs neutres mais comme des éditeurs responsables – suppose qu’on puisse imposer la forme éditoriale à un système dont toute l’architecture repose sur sa neutralisation : n’est-ce pas absurde ?
La croyance selon laquelle la déséditorialisation relèverait d’une stratégie d’abrutissement menée par des dirigeants irresponsables (Zuckerberg, Altman) – une croyance qu’Ertzscheid partage avec beaucoup d’autres – permet de croire qu’une décision politique forte pourrait s’y opposer. Mais ce faisant, elle néglige le fait que la déséditorialisation est structurelle : les plateformes ne refusent pas d’éditorialiser, elles ne le peuvent pas sans se suicider économiquement. Dans ce cadre, Meta Vibes n’est pas un caprice ni un bug dans le système, mais l’aboutissement logique d’un modèle où le contenu humain est trop coûteux et trop imprévisible…
C’est sur cette base qu’il est faux de dénoncer le « réel à peu près » comme une perversion du système : les « hallucinations » et les biais ne sont pas des dysfonctionnements, ils en sont le fonctionnement. À la vérité qui exige friction, expertise et temps, le capitalisme computationnel préférera toujours la fluidité statistique. Ce n’est donc pas seulement que la vérité devient non-rentable, c’est qu’elle devient fonctionnellement inutile dans une économie de l’attention. Autrement dit – quand le « slop » est l’optimum économique (coût nul, engagement maximal, circulation virale) : une catégorie non-pertinente…
Le problème n’est donc ni idéologique ni seulement politique : il est social. Pour ôter au capitalisme computationnel le pouvoir de répandre sa fange dans nos cerveaux, il ne suffira pas de légiférer, de réguler ou de moraliser, c’est l’infrastructure même qu’il faudra furieusement détruire. Et ce, non pour restaurer une éditorialisation perdue qui n’a jamais existé, mais pour rendre possible une autre logique que celle de l’extraction et de l’égout…
Les travailleurs socialistes du XIXe siècle ne demandaient pas à l’industrie textile de maintenir des ateliers artisanaux…
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