La dette totale mondiale a atteint fin 2024 le montant stratosphérique de 318 000 milliards de $, les États en représentant environ 1/3. La dette publique américaine s’élève à elle seule à 35 000 milliards de $, dont le seul paiement des intérêts atteindra 952 milliards en 2025 — davantage que le budget militaire US. Face à ces chiffres, on pourrait croire que la dette des trusts technologiques (1 200 milliards pour le secteur IA selon les projections) constitue un phénomène distinct, qui s’ajouterait à la dette des États. Mais c’est l’inverse : ces 2 masses d’endettement forment un système circulaire intégré dont la tokenisation devient rapidement le mécanisme de fusion — un processus déjà bien avancé mais pas encore achevé.
Dette publique & dette privée de trusts du capitalisme numérique constituent les deux faces d’un même dispositif d’accumulation par endettement perpétuel.
Le circuit fonctionne comme un mouvement perpétuel financier. La suraccumulation de capital — cette masse énorme qui ne parvient plus à se valoriser dans la production matérielle — se déplace vers le secteur technologique, créant une dette privée massive (1 200 milliards pour l’IA). Cette dette est financée par le crédit privé (BlackRock, Blackstone, Apollo, Pimco) qui prête aux géants de la tech à des taux lucratifs. Simultanément, la tokenisation financière entre en scène : le Genius Act de juillet 2025 érige les stablecoins en « infrastructure de sécurité nationale », permettant aux émetteurs privés comme Tether (qui détient déjà 120 milliards de $ en bons du Trésor américains) de générer une demande de dette publique américaine estimée à 2 000 milliards de dollars. Ces stablecoins, gagés sur la dette américaine, recyclent les excédents mondiaux exactement comme les pétrodollars recyclaient les profits de l’OPEP après 1974. L’État américain paye 952 milliards d’intérêts annuels sur sa dette de 35 000 milliards, et ces intérêts alimentent précisément les fonds d’investissement qui prêtent au secteur tech via le crédit privé.
Le cercle se referme : la dette publique finance la dette privée, qui via les stablecoins finance la dette publique, créant un système auto-référentiel où le capital se valorise en tournant en rond sans jamais produire de richesse réelle.
En avril 2025, Jamie Dimon, PDG de JP Morgan et porte-parole du capitalisme financier américain, a forcé Trump à suspendre sa guerre commerciale erratique. Pourquoi ? Parce que l’imprévisibilité de Trump faisait fuir les investisseurs, qui vendaient leurs bons du Trésor américain, provoquant une hausse des taux d’intérêt. Or, ces bons du Trésor constituent la « clé de voûte » du système financier : ils servent de référence pour tous les autres taux (prêts immobiliers, cartes de crédit, prêts aux entreprises). Une hausse menace donc l’ensemble de l’édifice. Mais surtout, elle révèle la fusion organique entre dette publique et dette privée : les banques (JP Morgan notamment) détiennent ces bons du Trésor, tout comme les fonds de pension, et tout comme les trusts tech via leurs stablecoins (Tether détient 120 milliards $ en bons du Trésor pour gager ses tokens). Une hausse des taux menace donc simultanément l’État américain (qui doit payer 952 milliards $/an d’intérêts, montant qui exploserait), les banques (dont les actifs se déprécient), et les trusts tech (dont les stablecoins perdent leur gage).
Dette publique et dette privée ne sont plus deux entités distinctes mais un système unique : la crise de l’une provoque immédiatement la crise de l’autre.
C’est ici que la tokenisation financière révèle son rôle systémique : elle n’est pas une innovation financière périphérique, mais le dispositif technique qui permet la circulation entre dette publique et dette privée, transformant l’une en l’autre dans un mouvement continu. Paolo Ardoino, PDG de Tether, le dit explicitement : les stablecoins sont « l’instrument le plus efficace de l’hégémonie du dollar ». L’anarcho-capitalisme crypto, qui prétendait abolir les banques centrales et l’État, finit par garantir le déficit fédéral et stabiliser la demande de dette publique américaine. Cette configuration actualise au XXIe siècle la séquence historique que cet article de Lutte de classe retrace ici (1) : après la « république des Brown Brothers » (douanes nicaraguayennes captées, 1912-1933) et les pétrodollars (excédents pétroliers recyclés en dette US depuis 1974), les « techno-dollars » constituent la 3e phase de l’impérialisme financier américain, où la puissance de calcul remplace le pétrole comme marchandise stratégique et les tokens remplacent les barils comme vecteur de recyclage des excédents.
L’Europe, dans cette histoire, se retrouve prise en tenaille : elle doit lever 1 300 milliards € en 2026 pour sa dette publique (dont 340 milliards pour la France seule), tandis qu’elle investit simultanément 109 milliards dans une « IA souveraine » financée par BlackRock et le fonds émirati MGX, tournant sur AWS/Azure avec des puces Nvidia, perdant ainsi à la fois sa souveraineté monétaire (via les stablecoins) et technologique (via la dépendance aux processeurs américains).
Mais « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage » (Jaurès)…
L’histoire du capitalisme montre, en effet, que ses crises de suraccumulation se résolvent périodiquement par la destruction massive de capital et de force de travail — c’est-à-dire par la guerre. Les plans de réarmement européens actuels (800 milliards d’euros pour l’UE, dont 150 milliards dédiés au militaire ; 500 milliards pour l’Allemagne dont 400 pour le réarmement ; doublement du budget français de défense en 5 ans vers 100 milliards) constituent précisément ce nouvel espace d’accumulation pour absorber le capital surabondant. Le réarmement converge d’ailleurs organiquement avec le secteur IA : Palantir décroche 10 milliards de contrats avec l’armée américaine, Anduril détient 22 milliards en contrats de défense, General Matter construit des réacteurs nucléaires pour alimenter simultanément les fermes de serveurs IA et les infrastructures militaires. Nous assistons donc à la fusion complète de 3 flux auparavant distincts : la dette publique (finançant historiquement les guerres), la dette privée technologique (finançant l’IA), et le réarmement (nouveau débouché pour les 2)…
La tokenisation financière n’est pas un gadget crypto — c’est le mécanisme qui soude ces trois flux en un système unique où la souveraineté monétaire, technologique et militaire des États se dissout dans une infrastructure privée américaine formant une boucle auto-renforçante.
L’État américain emprunte 35 000 milliards et paye 952 milliards d’intérêts annuels → ces intérêts alimentent les banques et fonds d’investissement (JP Morgan, BlackRock, Blackstone, Apollo) qui recyclent ces profits en crédit privé vers les trusts technologiques → ces trusts (Nvidia, OpenAI, AWS) utilisent ces capitaux pour construire leur infrastructure tout en émettant des stablecoins (Tether, Circle) gagés sur des bons du Trésor américains → ces stablecoins génèrent une demande massive de dette publique américaine (2 000 milliards projetés) → … permettant à l’État de continuer à emprunter pour payer les intérêts de sa dette précédente → et le cycle recommence. C’est du Ponzi institutionnalisé à l’échelle planétaire : un système pyramidal où les rendements d’hier sont financés par l’endettement d’aujourd’hui, et l’endettement d’aujourd’hui par celui de demain, créant un circuit auto-référentiel qui ne tient que par la confiance forcée et la violence d’État.
Un système dont l’effondrement est « inéluctable », mais dont nul ne peut prédire le moment ni la forme : guerre mondiale ou effondrement financier, destruction par le feu ou par la glace, mais destruction nécessaire pour « réinitialiser » le taux de profit et permettre un nouveau cycle d’accumulation.
A moins que s’impose enfin la révolution sociale, qui seule pourra neutraliser définitivement ces parasites mortifères…
(1) L’économie mondiale sous l’emprise des dettes et des financiers, Lutte de Classe n°248.
Laisser un commentaire