Après lecture des articles de Francesca Bria, « Des fonctions régaliennes capturées par le privé. Le coup d’État de la tech autoritaire », et d’Evgeny Morozov, « L’intelligence artificielle, entre bulle financière et arme géopolitique. La souveraineté comme marchandise américaine », parus dans Le Monde diplomatique, novembre 2025.
Novembre 2025. Emmanuel Macron annonce triomphalement un plan de 109 milliards € pour l’”intelligence artificielle souveraine”. Le Royaume-Uni surenchérit avec 150 milliards de livres sterling. L’Allemagne suit. De Dubaï à Singapour, les chèques pleuvent. Nvidia dépasse 5 000 milliards de dollars de capitalisation. Les milliards valsent dans tous les sens, créant l’illusion d’une prospérité sans précédent…
Pourtant, derrière ce feu d’artifice se cache un capitalisme bel et bien incapable de relancer sa production matérielle. Ces investissements pharaoniques n’achètent que des processeurs graphiques fabriqués à Taïwan, loués par une entreprise californienne, pour faire tourner des algorithmes dont personne ne comprend l’utilité sociale. Comme le documente Francesca Bria dans Le Monde diplomatique, l’endettement du secteur IA atteint 1 200 milliards de dollars — dépassant celui du secteur bancaire avant 2008. Les projections annoncent 2 900 milliards de dépenses en centres de données d’ici 2028, alors que les liquidités disponibles plafonnent à 1 400 milliards. L’écart ? 1 500 milliards qu’il faudra emprunter à Wall Street.
SoftBank, banque japonaise qui redirigeait l’épargne nationale vers les entreprises nippones, investit maintenant 48 milliards de dollars dans l’IA américaine alors qu’elle ne dispose que de 31 milliards de liquidités. La différence ? De la dette. Quand elle a sollicité 13,5 milliards auprès des banques japonaises, elles lui en ont proposé le double — tant la recherche désespérée de débouchés pour le capital surabondant est devenue l’impératif absolu. Ce que révèlent ces chiffres délirants, c’est la crise de suraccumulation au cœur du capitalisme contemporain : une masse énorme de capital qui ne parvient plus à se valoriser dans la production matérielle et ne trouve refuge que dans des bulles spéculatives de plus en plus déconnectées de toute réalité productive.
Cette fuite vers la fiction n’est pas nouvelle. Depuis les années 1970, le capitalisme s’est progressivement financiarisé — non comme une déviation, mais comme réponse structurelle à la crise de valorisation. Quand le capital ne peut plus se valoriser dans la production de marchandises réelles, il se réfugie dans la production de titres financiers. La financiarisation transforme le parasitisme en système : là où le capital industriel extrayait de la plus-value du travail productif, le capital financier extrait de la rente sur des actifs existants sans créer de valeur nouvelle.
Le mécanisme est simple mais dévastateur : on transforme des flux futurs hypothétiques en actifs négociables. Du reste, aujourd’hui, Nvidia ne vend plus ses processeurs — elle les loue, créant un flux de rente perpétuel. Quant à OpenAI, il lève 1 000 milliards pour construire l’équivalent de 20 réacteurs nucléaires destinés à alimenter des algorithmes dont la rentabilité est purement spéculative. Le circuit devient récursif au point de frôler la caricature : Nvidia investit 100 milliards dans OpenAI, qui lui achète pour 35 milliards de puces : un mouvement perpétuel où le capital se valorise en tournant en rond, créant l’illusion de croissance sans aucune production réelle de richesse. Un système débile, dans tous les sens du terme.
Mais la financiarisation ne se contente pas de créer des bulles — ce faisant, elle transforme les structures mêmes du pouvoir. Les infrastructures critiques (données, défense, communications, énergie, monnaie) passent sous contrôle de conseils d’administration responsables devant leurs actionnaires, pas devant les citoyens. Palantir décroche un contrat de 10 milliards avec l’armée américaine et devient le “système d’exploitation du gouvernement”, automatisant via algorithmes les décisions budgétaires, les remboursements médicaux, les arrestations d’immigrés. Anduril développe des armes autonomes capables de décoller, identifier une cible, frapper et revenir sans intervention humaine. SpaceX privatise les communications militaires en orbite. Ce n’est plus du parasitisme classique — c’est la transformation de la souveraineté elle-même en classe d’actifs. L’État ne disparaît pas, il devient plus que jamais une plateforme au service de l’accumulation privée.
C’est ici qu’intervient la forme contemporaine de domination, disons une sorte d’impérialisme sous Nvidia. L’histoire se répète, mais l’échelle change. Au début du XXe siècle, les États-Unis imposaient leur contrôle via la “république des Brown Brothers” : douanes nicaraguayennes captées, occupation militaire. Dans les années 1970, Henry Kissinger instaurait le système des pétrodollars : l’Arabie saoudite facture son pétrole en $ et recycle ses profits dans les bons du Trésor US. Aujourd’hui, la puissance de calcul remplace le pétrole, mais le système est bien plus sophistiqué qu’une simple domination par Nvidia. Ce qui émerge, c’est une architecture intégrée de contrôle articulant 5 couches interdépendantes.
1re couche : Nvidia contrôle le marché des GPU pour l’IA. Sa domination est si totale que même les géants chinois amassent discrètement des puces Nvidia de contrebande. Comme l’a déclaré Howard Lutnick, secrétaire au commerce américain. | 2e couche : les puces ne fonctionnent pas dans le vide : elles sont intégrées dans des centres de données massifs contrôlés par Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud. Quand Deutsche Telekom vante son “cloud souverain allemand” il repeint aux couleurs nationales une infrastructure Azure ; quand Macron, sans rire, célèbre son “IA souveraine”, les algorithmes tournent sur AWS alimenté par des puces Nvidia. Le Cloud Act garantit d’ailleurs que toutes ces données “souveraines” restent accessibles outre-atlantique… | 3e couche : BlackRock, Blackstone, Apollo et Pimco — des monstres de la finance privée passés maîtres dans le “crédit privé” — financent l’écart entre les besoins (2 900 milliards) et les liquidités disponibles (1 400 milliards). Mais leur rôle de prédateurs ne se limite pas au financement : BlackRock, plus gros gestionnaire d’actifs au monde avec 10 000 milliards sous gestion, investit directement dans les infrastructures d’“IA souveraine” européennes… | 4e couche : au centre se trouve OpenAI, incarnation parfaite du capitalisme financiarisé. OpenAI lève actuellement 1 000 milliards pour construire l’équivalent de 20 réacteurs nucléaires afin d’entraîner des modèles d’IA dont la rentabilité reste hypothétique. La compagnie n’est plus un laboratoire d’IA — elle devient un acteur énergétique et infrastructurel de premier plan. Anthropic, créateur de Claude, suit le même modèle, financé par Amazon avec engagement d’utiliser AWS exclusivement. Les laboratoires d’IA sont les nœuds d’intégration où capital-risque, big tech, fabricants de puces et finance privée s’entremêlent inextricablement. | 5e couche : le Genius Act signé par Trump en juillet 2025 érige les stablecoins en “infrastructure de sécurité nationale”. Les émetteurs privés obtiennent des quasi-pouvoirs de banque centrale. Tether détient déjà 120 milliards de $ en bons du Trésor américains. Le secrétaire au Trésor évalue la demande de dette US générée par les stablecoins à 2 000 milliards. Paolo Ardoino, PDG de Tether, le claironne : les stablecoins sont “l’instrument le plus efficace de l’hégémonie du dollar”.
Ces 5 couches forment un système auto-renforçant : Nvidia fournit les processeurs loués, AWS/Azure/Google hébergent l’infrastructure, BlackRock/Blackstone/Apollo financent via crédit privé, OpenAI/Anthropic créent la demande en modèles toujours plus gourmands, et les stablecoins recyclent les excédents mondiaux dans la dette américaine. La boucle se referme : la dette américaine finance les investissements infrastructure, qui enrichissent Nvidia et les cloud providers, qui génèrent des profits recyclés en stablecoins, qui achètent de la dette américaine. C’est du Ponzi institutionnalisé à l’échelle planétaire, avec cette particularité qu’il a capturé les fonctions régaliennes : défense, communications, données de santé, monnaie, énergie.
Cette architecture ne repose pas que sur l’attrait économique, elle est garantie par des mécanismes de coercition. Le Foreign Direct Product Rule étend la juridiction américaine à tout produit ayant été “en présence” d’une ligne de code US. Le Cloud Act soumet les données “souveraines” aux tribunaux de Virginie. Le Chip Security Act propose d’installer des GPS et backdoors dans les puces Nvidia. “Je ne peux pas garantir” que les données françaises ne seront pas transmises à Washington sans accord de Paris, explique le directeur de Microsoft France au Sénat en juin 2025…
Le pantouflage systémique verrouille le dispositif : Peter Thiel finance l’élection de J.D. Vance (15 millions de $) qui devient vice-président. Michael Kratsios, ex-bras droit de Thiel, dirige le Bureau de la politique scientifique et technologique. Des cadres de Palantir, Meta et OpenAI sont nommés lieutenant-colonels. La frontière entre contractant et commandant s’efface. Les élites locales facilitent cette capture : Deutsche Telekom vend son “cloud souverain” alimenté par 10 000 puces Nvidia (Berlin possède 32%, fonds US 68%). Macron applaudit les contrats Mistral AI-Nvidia en parlant de “combat pour la souveraineté”. Ces élites ne sont pas corrompues, elles sont rationnelles : dans un monde monopolistique où Nvidia, AWS, BlackRock et OpenAI contrôlent toute la chaîne de valeur, représenter le monopole est la seule stratégie des petits soldats du capital…
Le schéma complet se dévoile : suraccumulation de capital → déplacement vers la finance → hypertrophie financière → surendettement (1 200 milliards $ IA) → tokenisation qui transforme la dette en infrastructure monétaire permanente. La tokenisation ne résout ni la suraccumulation ni le surendettement : elle les déplace et les amplifie en créant de nouveaux “actifs” fictifs pour absorber le capital surabondant. Les stablecoins gagés sur la dette américaine permettent de recycler les excédents mondiaux exactement comme les pétrodollars recyclaient les profits de l’OPEP. Mais cette fois, le dispositif est plus total : il s’agit de tokeniser le monde lui-même — données personnelles, infrastructures critiques, fonctions régaliennes, jusqu’à l’identité et les relations sociales. Chaque aspect de l’existence deviendra un actif négociable sur une blockchain contrôlée par des intérêts privés US.
Projetons-nous. Si aucune révolution sociale n’intervient, quel monde se dessine ? Un monde où toute réalité sociale sera médiatisée par des algorithmes propriétaires hébergés sur des infrastructures privées américaines. Palantir automatisera l’élaboration des budgets, déterminera l’éligibilité aux aides sociales, optimisera les arrestations d’immigrés. Les drones autonomes d’Anduril patrouilleront les frontières et prendront les décisions létales – leurs mises à jour arrivant depuis des serveurs californiens. Les communications militaires de l’OTAN transiteront par Starlink, propriété d’Elon Musk qui livestream avec les néo-nazis allemands. Les données de santé de dizaines de millions de Britanniques seront gérées par Palantir – leurs choix médicaux “optimisés” par des algorithmes opaques et non-négociables…
La monnaie elle-même sera privatisée. Les stablecoins remplaceront progressivement les monnaies nationales pour les transactions internationales. Chaque jeton sera gagé sur de la dette américaine, chaque transaction enrichira les émetteurs privés, chaque règlement renforcera l’hégémonie impériale. Et la tokenisation s’étendra : identités numériques, crédits carbone, droits de vote dans des “organisations autonomes décentralisées” qui remplacent les institutions démocratiques, relations sociales elles-mêmes. Chaque aspect de l’existence deviendra un actif négociable, une ligne de code dans un smart contract, une entrée dans une blockchain. Ce sera la réification algorithmique à l’échelle planétaire : le monde entier transformé en infrastructure spéculative au service du grand capital. Marx décrivait la réification comme le processus par lequel les relations sociales entre humains prennent l’apparence de relations entre choses ; la tokenisation accomplira cette métamorphose mais puissance 1000 : les relations humaines elles-mêmes deviendront des jetons échangeables sur des marchés, régies par des algorithmes qui optimisent pour la valorisation du capital.
Dans ce monde, la démocratie ne peut être qu’une fiction. Les décisions cruciales — allocation budgétaire, politique monétaire, choix technologiques, stratégie militaire — seront soit automatisées par des algorithmes propriétaires, soit verrouillées par la dépendance technique aux infrastructures privées. Les élections continueront peut-être, mais, plus que jamais, elles ne détermineront que des marges d’ajustement infinitésimales à l’intérieur d’un cadre fixé par des conseils d’administration. Ce qui avait débuté comme un repli libertarien se métamorphosera en prise de contrôle autoritaire.
Face à ce processus, 3 issues. La première : une nouvelle guerre mondiale. L’histoire du capitalisme montre que ses crises de suraccumulation se résolvent périodiquement par la destruction massive de capital et de force de travail. La rivalité USA-Chine sur les semi-conducteurs, les tensions autour de Taïwan, la militarisation de l’IA et des drones autonomes créent les conditions matérielles d’un tel embrasement. La seconde : une révolution sociale internationale. En l’absence de cette dernière, ce sera le 3e scénario : l’achèvement de la démocratie par la réification algorithmique + l’infrastructure technique d’un impérialisme renouvelé, la continuation des pétrodollars par d’autres moyens, le mécanisme par lequel le capitalisme agonisant se survit en transformant le monde entier en casino financier au milieu des ruines.
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