[notes pour une dérive contrôlée]

Le constructivisme algorithmique : quand les machines filtrent l’information et façonnent le vrai

Le constructivisme social, tel que développé par des penseurs comme Bruno Latour, pose que la réalité n’existe que dans et par les représentations sociales qui la construisent. Ce n’est pas simplement reconnaître que notre connaissance du réel passe par des médiations (instruments, protocoles, acteurs humains, discours) — ce qui serait une position épistémologique évidente et compréhensible à partir de 7 ans —, c’est, au fond, affirmer que le réel objectif lui-même n’existe pas en dehors de ces constructions sociales, c’est nier qu’une réalité puisse exister hors de nos discours et interactions… Une position ontologique absurde.

Pourtant, aussi aberrante, cette position offre aujourd’hui un cadre involontairement prophétique. Car si le constructivisme nous berne en suggérant que les discours humains construisent la réalité physique elle-même, nous assistons maintenant à un phénomène plus inquiétant : les algorithmes deviennent les véritables rédacteurs de ce que nos sociétés tiennent pour réel. Un tournant que l’on peut nommer le constructivisme algorithmique.

Le paradoxe est amusant. Le constructivisme classique, malgré son idéalisme hallucinant, maintenait au moins l’idée d’une délibération humaine dans la construction des « faits scientifiques » et donc du savoir — une négociation collective, des controverses, des débats où les acteurs humains étaient responsables. Or, nous confions désormais cette fonction à des processus computationnels opaques. Comme si le pouvoir de déterminer la vérité des phénomènes glissait de plus en plus des médiations savantes vers des architectures techniques sans intention ni réflexivité…

Comme si, contrairement au constructivisme social qui ne pouvait pas vraiment faire disparaître le réel objectif malgré ses dénégations théoriques, le constructivisme algorithmique réussissait effectivement à construire une représentation de la réalité sociale déconnectée de tout ancrage dans le réel…

Explication. Les systèmes de recommandation, qui distribuent l’information à des milliards de personnes, fonctionnent selon une logique première de régularités d’engagement. Un clic sur un contenu scientifique ou complotiste produit, à la base, le même type de signal exploitable.

Certes, les plateformes ont progressivement intégré certains mécanismes correctifs – souvent sous pression réglementaire ou médiatique : Google structure ses résultats selon le cadre E-E-A-T (Expérience, Expertise, Autorité, Fiabilité), YouTube déclasse théoriquement les contenus « borderline », Meta s’est appuyé sur des vérificateurs tiers avant d’abandonner ce système en janvier 2025, et X déploie ses Community Notes. Mais présenter ces dispositifs comme témoignant d’une authentique « prise de conscience » ou d’une « volonté » sincère de privilégier la vérité sur l’engagement relève de la naïveté, voire de la complaisance.

Les faits parlent d’eux-mêmes. Meta de Zuckerberg a systématiquement privilégié l’engagement au détriment de la véracité, comme l’ont révélé les Facebook Files. X sous Musk a démantelé les équipes de modération, réhabilité des comptes diffusant massivement de la désinformation, et transformé la plateforme en amplificateur de contenus idéologiques nauséabonds. Les Community Notes, présentées comme une solution démocratique, restent invisibles dans 74% des cas selon le Center for Countering Digital Hate. Quant à YouTube et Google, leurs ajustements algorithmiques demeurent largement opaques et interviennent a minima, juste assez pour éviter les sanctions réglementaires.

Ces dispositifs opèrent en correction cosmétique d’une logique fondamentale où la performance métrique et le temps d’attention restent les signaux dominants. L’architecture même de ces systèmes privilégie l’optimisation de l’engagement – car c’est elle qui génère les revenus publicitaires. Cela dit, la nouveauté ne réside pas dans cette subordination du vrai au profit : la presse à sensation, la télévision commerciale, les radios privées ont toujours sacrifié la vérité sur l’autel de l’audience. Ce qui change radicalement, c’est la nature du mécanisme lui-même : là où les médias traditionnels avaient une ligne éditoriale négociée – aussi corrompue fût-elle par les intérêts économiques –, les algorithmes opèrent dans une opacité totale et à une échelle planétaire instantanée. Il n’y a plus de rédacteur en chef à interpeller, plus de comité éditorial à dénoncer, plus d’espace public où contester les choix de mise en avant. Le système s’auto-optimise en permanence selon des critères indéchiffrables.

Plus radical encore : la personnalisation algorithmique risque de fragmenter définitivement l’espace informationnel commun. Là où un journal télévisé, aussi médiocre soit-il, créait une réalité partagée que l’on pouvait collectivement critiquer, les algorithmes généreront des milliards de « réalités » individualisées. Chacun recevra une version différente du monde, optimisée pour maximiser son engagement particulier. La possibilité même d’un débat sur la vérité suppose un minimum de réalité partagée – précisément ce que menace de détruire le constructivisme algorithmique.

Enfin, et c’est peut-être le plus inquiétant : dans ce système, la métrique deviendra la vérité elle-même, pas seulement un indicateur commercial. Les bots génèrent déjà de faux signaux sociaux que les algorithmes interprètent comme marques de qualité. La viralité produit la crédibilité, qui produit plus de viralité. Le système ne se contentera plus de déformer la réalité pour vendre : il créera de toutes pièces une réalité sociale déconnectée de tout référent objectif. C’est cette boucle autoréférentielle, cette capacité à générer un « réel » purement métrique sans ancrage dans le monde matériel, qui constituera la mutation anthropologique en cours…

Les chiffres en témoignent. Selon le rapport Imperva 2024-2025, plus de la moitié du trafic internet provient de bots, dont 37% sont malveillants. Des fermes automatisées créent de faux signaux d’engagement qu’un algorithme peut interpréter comme marques de qualité, déclenchant une amplification virale. Cette visibilité accrue engendre une crédibilité perçue : si tout le monde en parle, cela doit être important. Ainsi, les métriques cessent de refléter la réalité pour en devenir la source. Du reste, des travaux de l’Indiana University publiés dans la Harvard Kennedy School Misinformation Review en témoignent : l’exposition aux chiffres d’engagement accroît significativement la crédulité face aux contenus douteux, les utilisateurs vérifient moins et partagent davantage lorsqu’ils perçoivent de fortes métriques sociales… Bref : nous externalisons notre jugement vers des signaux quantifiés, marquant une perte d’autonomie intellectuelle.

Sans parler du fait que la désinformation bénéficie d’un avantage structurel : elle se propage à la vitesse de la viralité, tandis que la correction – quand il y a – arrive toujours trop tard et ne touche, de toute manière, qu’une fraction de l’audience initiale…

Dans ce monde métrique, Donghee Shin propose cette année (2025) la notion de « vérité algorithmique » (1). Elle désigne un changement épistémique radical : la vérité cesse d’être ce qui correspond au réel ou résulte du débat humain, pour devenir ce qui performe efficacement dans un environnement computationnel. Shin en distingue 3 dimensions. 1, la légitimation algorithmique : les systèmes d’IA ne se contentent pas d’organiser l’information, ils déterminent ce qui compte comme connaissance légitime. 2, le déplacement de l’autorité épistémique : la crédibilité ne repose plus principalement sur l’expertise ou la méthode, mais sur le score d’engagement et la popularité algorithmique. 3, la performativité récursive : les prédictions deviennent auto-réalisatrices, et la viralité d’un contenu résulte de la croyance de la machine en sa viralité. Dans cette boucle, la description produit la réalité même qu’elle mesure.

Le constructivisme algorithmique accomplit donc, en version numérique, ce que le constructivisme social imaginait en philosophie : une construction du vrai par les médiations. Mais la différence essentielle réside dans la disparition du débat. Là où les humains pouvaient encore contester les faits en train de se faire, négocier les représentations dans l’espace public, les algorithmes opèrent dans une opacité qui rend difficile toute contestation des critères de cette production du réel. Et ce même lorsque les plateformes tentent d’ajuster leurs systèmes, ces modifications demeurant largement opaques et inaccessibles au débat démocratique…

Ce processus risque de conduire à un rétrécissement de la distance critique. Les flux informationnels, toujours plus personnalisés, pourraient enfermer chacun dans une bulle épistémique. L’environnement cognitif deviendrait si restreint que l’alternative et la contradiction s’estomperaient. La machine ne construirait pas seulement le vrai social : elle affaiblirait les conditions de sa remise en question.

Le phénomène est déjà observable dans certaines pratiques de recherche. Dans la data science contemporaine, la performance est souvent évaluée selon l’efficacité input/output ; la correspondance avec la réalité extérieure demeure secondaire. Cette indifférence constitue le cœur même du paradigme computationnel. Si cette logique se généralisait à l’ensemble de notre rapport au savoir, nous perdrions progressivement la capacité même de distinguer entre ce qui est vrai et ce qui performe bien.

Et des effets cognitifs mesurables apparaissent déjà. Une étude longitudinale de l’Université de Caroline du Nord (JAMA Pediatrics) documente chez les adolescents une reconfiguration des réseaux neuronaux liés à la récompense (2) : leur cerveau apprend à réagir non plus à la validation sociale directe, mais aux boucles métriques des plateformes. Ce conditionnement s’accompagne d’une adaptation des comportements créatifs : les créateurs modifient leurs pratiques pour plaire à l’algorithme. Même lorsqu’ils découvrent qu’un contenu est faux, ils hésitent à le supprimer : effacer reviendrait à perdre un capital symbolique accumulé sous forme de likes et de partages. Ce capital métrique devient plus réel que la vérité même…

Si cette trajectoire se poursuit, l’humanité pourrait basculer dans un régime cognitif inédit. Non pas celui de la diffusion du savoir, mais celui d’une réduction progressive du pensable… à ce qui matche bien dans les indicateurs. Le constructivisme philosophique, malgré son idéalisme radical, maintenait une délibération humaine ; le constructivisme algorithmique délègue ce pouvoir à des systèmes indifférents, dans leur logique première, à toute vérité. Dans 20 ans, les générations nées dans cet environnement pourraient considérer naturel qu’un énoncé « vrai » soit simplement celui qui obtient une forte visibilité. L’idée même d’une vérité indépendante des métriques leur paraîtra archaïque, peut-être même incompréhensible…

Donc la question n’est pas seulement celle de la désinformation, ou de l’évolution des médias, elle pose la question de ce qui nous permettra de rester des êtres pensants quand les architectures informationnelles traduiront tout en engagement quantifié… Une chose est sûre : si nous abandonnons aux machines le pouvoir de décider du réel, nous renonçons à le comprendre.


(1) The Emergence of Algorithmic Truth: Epistemic Authority and Machine Mediation, AI & Soc (2025). https://doi.org/10.1007/s00146-025-02560-y

(2) Maza, M. T., Fox, K. A., Kwon, S.-J., Flannery, J. E., Lindquist, K. A., Prinstein, M. J., & Telzer, E. H. (2023). Association of Habitual Checking Behaviors on Social Media With Longitudinal Functional Brain Development. JAMA Pediatrics, 177(2), 160-167. https://doi:10.1001/jamapediatrics.2022.4924


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