
Terme adornien (Théorie esthétique) désignant, non un choc spectaculaire, mais le moment où nos repères habituels cessent de fonctionner et où quelque chose dans l’œuvre résiste. On ne sort pas enrichi d’une émotion esthétique, on sort débordé, ne sachant pas bien ce qui nous est arrivé. Adorno parle d’un « souvenir de la liquidation du moi » : non la dissolution réelle du sujet, mais la suspension de sa prétention à maîtriser. De fait, l’ébranlement interrompt la complaisance du sujet avec lui-même au lieu de la nourrir. ♦ À distinguer du choc médiatique ou du scandale esthétique : le choc volontairement produit (la provocation avant-gardiste, le dérangement visé…) est prévu, calculé, et peut être consommé comme tel. L’ébranlement authentique, quant à lui, est par définition non calculé et survient là où la forme a produit quelque chose que ni l’auteur ni le récepteur n’avaient prévu. Il est le signe que l’œuvre a un contenu de vérité qui dépasse ce que l’un et l’autre pouvaient maîtriser. ♦ À distinguer aussi de la perte de soi : le sentiment océanique, la fusion mystique, le lâcher-prise heureux où le moi se fond dans un grand Tout relèvent de la consolation. L’ébranlement, à l’inverse, ne remplit pas, il creuse. La mystique de la perte de soi remplit le vide du moi ; l’ébranlement le rouvre. ♦ Mobilisé dans l’analyse, l’ébranlement doit donc être rapporté à la forme objective qui le produit et non à l’intériorité affective du sujet. C’est ainsi qu’il prend toute sa portée critique contre la conception dominante de l’expérience esthétique où la rencontre de la forme est un enrichissement, où le sujet sort accru, augmenté, pourvu de « plus de monde » et de « plus d’être » (Pierre Bergounioux, France Culture, 2013). L’ébranlement, au contraire, retire au sujet sa souveraineté sur le monde. La différence n’est pas de degré mais de principe : l’une console (l’art comme gain), l’autre ébranle (l’art comme mise en échec, dessaisissement…).
Lien avec Frisson (Schauer) : le frisson est la réaction immédiate, sensorielle et affective, mais l’ébranlement est plus profond — à la suite éventuellement du frisson initial. Le frisson est l’entrée possible dans l’œuvre ; l’ébranlement est ce qui peut advenir une fois qu’on a commencé à la traverser…
Lien avec Reste : ce qui ébranle est le reste irréductible de l’œuvre, ce qui n’a pas été réifié ; l’ébranlement est la rencontre de ce reste avec ce qui, dans le sujet, n’a pas encore été réifié.
Lien avec Nachvollzug : l’ébranlement est souvent ce qui rend nécessaire le retour. On revient parce qu’on n’a pas compris ce qui s’est passé, et cette incompréhension est la forme la plus honnête de la rencontre avec une œuvre authentique…
Lien avec Affirmative Kultur : l’ébranlement est le versant subjectif du refus de la fausse réconciliation. L’œuvre qui réconcilie ses contradictions laisse le sujet intact, celle qui les tient transmet la non-résolution comme ébranlement…
Lien avec Extractibilité : l’ébranlement est ce par quoi l’œuvre non extractible résiste à la consommation.
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