
Trois corps et pas de propriétaires
Romaric Godin nous arrive tout droit des bureaux de Mediapart, pour lequel il suit l’Allemagne et l’actualité économique. Le titre de son livre a l’air savant : 3 crises, économique, écologique, anthropologique, qui s’attireraient comme des astres, rendant tout calcul de sortie impossible dans le cadre capitaliste. Marx, qui n’était pas tout à fait un auteur de science-fiction, avait déjà évoqué ce fameux « problème à 3 corps » : « d’une certaine forme de production matérielle résulte premièrement une certaine construction organique de la société et deuxièmement un certain rapport de l’homme avec la nature » (Théories sur la plus-value). 2 dérivations, donc, et non 3 corps flottant dans le vide, soumis à une mystérieuse force extérieure. Godin nomme bien cette force, l’accumulation, et en décrit même le mécanisme – plus-value, surtravail, gains de productivité –, mais jamais le rapport de classe qui la rend possible…
Il nous offre ainsi une traversée de la théorie de la valeur, de la plus-value, de la baisse tendancielle du taux de profit, de l’État…, où les concepts sont exposés en passant sans qu’il sache jamais quoi en faire, et où certains deviennent méconnaissables : une rente dont le moteur serait « l’aliénation et le pseudo-jeu » (p. 245), des « abstractions réelles » devenues « produits de l’esprit » (p. 132). Surtout, la question sur laquelle repose tout Le Capital n’y est jamais posée : celle de savoir qui possède les moyens de production et qui doit vendre sa force de travail, concept d’ailleurs absent du livre. Cette question doit être surannée, puisqu’on apprend à la place que la « fracture principale » passe désormais entre ceux qui construisent les « besoins » et ceux « qui les adoptent ». Une lutte des classes bien étrange, ou plutôt son vocabulaire purgé de son sujet, déplacé de l’antagonisme propre au rapport de production vers les méandres de la consommation. Ce qui reste de ce rapport de force, dans le secteur numérique dont le journaliste fait grand cas, ne se nomme même plus profit mais « rente technologique » – et une page plus loin, les algorithmes « construisent » (sic) de nouveau « pour générer du profit » (p. 246). Rente ou profit, il faudrait choisir.
Juste un déni à dissiper et des besoins à redéfinir
À bien suivre Romaric Godin, le capital ne serait au fond qu’une sorte d’abstraction désincarnée dans le « déni » – terme mobilisé à tours de bras et ramené au rang de cause –, si bien qu’il n’y a plus grand-monde à exproprier. Pendant que l’impérialisme se réarme jusqu’aux dents, que l’exploitation s’aggrave et que l’argent public sert à gaver les datacenters, il ne nous reste plus qu’à délibérer sur nos « besoins », à distinguer ceux qui seraient « vrais » de ceux que la publicité aurait fabriqués, et à chercher le capital dans nos propres têtes. Rien de très surprenant, finalement, pour un ouvrage qui cite Debord à 58 reprises et ne mentionne l’exploitation qu’une douzaine de fois, mais seulement pour désigner celle de la nature.
La conséquence politique est à la hauteur. Des luttes contre la réforme des retraites, Godin retient que les manifestations hebdomadaires ne servent qu’à mesurer le mécontentement, et que les grèves ciblées dans les secteurs stratégiques, laissant la population hors du blocage, finiront par voir sa passivité se retourner contre le mouvement (p. 272). 14 pages plus loin, il prescrit pourtant « des grèves ou des blocages dans des endroits stratégiques » contre les infrastructures de l’IA (p. 286) : la même grève, disqualifiée puis recommandée, sans que rien dans l’intervalle ne dise qui la ferait ni comment. La fête ne connaît pas ces hésitations : elle est « pour nous un acte révolutionnaire » (p. 301). Il va même jusqu’à convoquer, avec Lefebvre, la Commune de Paris pour son ambiance, sa quotidienneté changée « en fête perpétuelle ». Ce qui revient, pour le moins, à oublier un peu vite que le premier décret de la Commune – Marx le rappellera – fut de remplacer l’armée permanente par le peuple en armes.
Bref, expliquer au lecteur révolté que son ennemi se loge dans sa tête, que l’obstacle tient à son propre aveuglement et que l’issue passe par la fête et la découverte de ses « vrais besoins », revient à le détourner des seules armes dont il dispose réellement : l’organisation et la grève. Encore un appel à changer de mentalité, en somme. L’idéologie dominante n’a jamais eu d’autre réponse aux ravages du capital que de les rapporter aux consciences : consommateurs à responsabiliser, comportements à corriger, prises de conscience à susciter. Godin récuse la culpabilisation des individus (p. 118-120) pour mieux la reconduire à l’échelle collective : le déni remplace l’irresponsabilité, les besoins aliénés la surconsommation, la délibération commune sur nos besoins la sobriété de chacun… Le vocabulaire est neuf, le fond est celui d’un idéalisme poussièreux. Le Monde ne s’y est d’ailleurs pas trompé, qui a salué dans ces lignes de fuite l’appel à une approche « moins matérialiste de la richesse ». Là où Marx avait rendu les rapports de classe parfaitement lisibles – qui possède, qui travaille, qui doit s’organiser –, Godin les replonge dans la brume des besoins, du déni et de l’introspection. Godin a beau dire, lorsqu’on va chercher ses armes chez des réformistes, des Debord ou des Postone, plutôt que dans l’histoire du mouvement ouvrier, on finit par se battre contre des représentations… On craignait donc un livre raté, mais c’est pire : un livre qui désarme.
Axel (avec la contribution de Lucas), 22 septembre 2026
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