[notes pour une dérive contrôlée]

La bêtise, produit nécessaire du capital

« C’est être encore trop optimiste que de penser que l’individu est en passe d’être liquidé totalement. »

(T. W. Adorno, Minima Moralia, 88, Payot, 1980 (1951), p. 145)

La revue Sémiolitté lance un appel à contributions pour un numéro thématique consacré à la bêtise. Tropisme sémiotique oblige, la perspective adoptée fait de la bêtise une affaire de forme, de posture discursive figée, d’absence de doute ; et la bêtise numérique, affaire de slogans simplificateurs, de mèmes réducteurs, de polémiques instantanées… Mais si l’on s’interroge sur ce que l’appel nomme lui-même cet « environnement qui valorise avant tout la réaction et la viralité », sur les tenants et aboutissants de cet environnement, on sort du registre du discours ou de la morale et on entre dans celui de l’économie politique. C’est mon hypothèse : la crétinisation en cours relève de la logique immanente d’un capitalisme aujourd’hui en phase rentière et qui désormais s’emploie à vampiriser ce qui résistait encore à sa prédation.

Les fondements valériens / ce qu’est la pensée autonome

Pour comprendre ce processus, mon fil conducteur est ici encore Paul Valéry – non pas le poète, mais le penseur des Cahiers. Pour lui, penser n’est pas recevoir ni traiter de l’information fraîche ou réagir à des stimuli ; la pensée s’enracine dans le passé incorporé et s’oriente vers un futur projeté depuis ce passé. De cette temporalité, qui distingue donc la pensée de la simple réaction, Valéry a dégagé 3 capacités que le capitalisme computationnel semble avoir prise pour programme de destruction :

  • La mémoire vivante : non pas l’archive, non pas la base de données, mais la mémoire comme processus qui transforme le formel en significatif par consolidation progressive. Se souvenir, ce n’est pas retrouver une information stockée, c’est reconstruire, avec les résistances que cette reconstruction implique. Et c’est dans cette reconstruction même que réside la compréhension.
  • La reconnaissance incorporée, ou ce que Baptiste Morizot, dans son dernier bouquin, a nommé le jizz : cette capacité à percevoir immédiatement, sans verbalisation, les patterns et les structures d’une situation, d’un être, d’un problème. Non pas identifier – nommer une catégorie –, mais reconnaître, au sens fort : être transformé dans sa perception même par une expertise longtemps incorporée. Ce savoir-là n’est pas dans les livres, mais dans le corps, dans les années de pratique accumulées, dans ce que Valéry appelle le « non-nouveau » comme fondement : la reconnaissance du retour du même.
  • Enfin, l’anticipation projetée : la capacité à mobiliser le non-présent futur, construit depuis l’expérience passée. Non pas la prédiction – calcul probabiliste à partir de données –, mais la projection : mouvement par lequel on construit son futur depuis son propre Jizz, depuis sa mémoire vivante, depuis une intériorité qui nous est propre. C’est aussi l’attente orientée de Valéry : je sais ce que je cherche parce que je sais qui je suis.

Voilà ce qui permet de penser. À l’inverse, la mémoire sans reconstruction, la reconnaissance sans incorporation, l’anticipation sans projection, ça ne permet que des simulacres de pensée. C’est sur la perte de ces fondements – à partir desquels penser est possible – que repose la fabrique du crétin digital.

La logique du capital | 2 nécessités, un seul processus

Cette destruction ne relève évidemment pas d’un projet délibéré – le capitalisme computationnel n’a pas de comité directeur pour planifier la crétinisation ! –, mais elle est un effet nécessaire du propre fonctionnement du capitalisme computationnel. Nécessaire, d’une part, en raison des exigences que dictent les lois de l’accumulation. Le capitalisme computationnel est le capitalisme arrivé à ses propres limites matérielles : les ressources naturelles s’épuisent, les marchés traditionnels se saturent, les gains de productivité industrielle plafonnent. Il lui faut de nouveaux territoires. L’expérience humaine – c’est-à-dire l’attention, le temps vécu, les capacités cognitives, les états intérieurs – constitue le dernier grand gisement non encore pleinement marchandisé. C’est vers lui que le capital se retourne, non par un choix stratégique conscient mais par la logique même de son fonctionnement : il va là où il peut extraire, comme l’eau va là où il y a de la pente. Nécessaire, d’autre part, pour des raisons spécifiquement techniques, car, pour être extractible, l’expérience humaine doit être fragmentée et donc fragmentable.

Il faut ici distinguer 2 moments du processus. Le premier moment correspond au déploiement initial des dispositifs numériques : écrans, architectures addictives, algorithmes de recommandation, régime d’interruption permanent. Le travail de fragmentation des capacités valériennes s’y accomplit, mais comme effet d’une logique d’extraction encore partielle. Le second moment est celui de la généralisation de la tokenisation qui jusqu’ici restait largement confinée au monde de la prédation financière. De nouveaux outils s’imposeront avec elle qui amplifieront la logique de l’extraction algorithmique à des territoires de l’expérience humaine qui résistaient encore (le langage, la relation, l’affect, la créativité, etc.).

C’est ici que réside la différence entre ce capitalisme et ses formes antérieures. Le capitalisme industriel saccageait l’expérience intérieure par soustraction, par épuisement, par privation de temps et d’espace ; avec le capitalisme computationnel, l’expérience intérieure ne subit plus seulement les dommages collatéraux de l’exploitation, elle en devient le lieu d’extraction. Autrement dit, le capitalisme computationnel pénètre là où l’ancien s’arrêtait : l’expérience intérieure n’est plus ce qui reste après le travail et que le capital n’abîme qu’en passant, c’est ce qu’il cible directement. Un seuil supplémentaire donc : il ne réifie plus seulement ce que les humains produisent ou la façon dont ils se rapportent les uns aux autres (Marx, Lukács), il convertit en infrastructure de dépendance marchandisée les fondements mêmes à partir desquels nous percevons, mémorisons et anticipons…

Cette réification s’appuie sur tout un arsenal de mécanismes spécifiquement conçus pour neutraliser jugement rationnel & auto-contrôle. C’est ce que Valéry nommait les « armes déloyales », par opposition aux armes loyales qui s’adressent à la conscience. Nommons-en ici quelques-unes : les dark patterns qui exploitent les biais cognitifs ; les notifications et le FOMO – la crainte de manquer quelque chose – qui court-circuitent la patience et transforment la sensibilité en anxiété de surface, incapable de s’approfondir ; les interfaces addictives qui fonctionnent par cycles de récompense dopaminergique ; les algorithmes de recommandation qui capturent le désir et la curiosité en les orientant vers le semblable…

La destruction systématique / mécanismes et logiques

Mémoire vivante : l’externalisation comme pillage silencieux

Le capitalisme computationnel, en rendant tout accessible & tout de suite supprime ce qui rend possible le processus – l’écrouissage selon Paul Valéry – par lequel l’esprit se fortifie par le travail de ses propres résistances. C’est parce que la mémoire reconstruit, avec lacunes et résistances, qu’elle devient savoir incorporé plutôt qu’information disponible seulement. Toute la différence entre mémoire vivante et mémoire morte… Les exemples sont partout. L’archive numérique, la base de données personnelle, les applications de prise de notes à capacité illimitée : autant de dispositifs qui promettent de ne rien perdre et qui accomplissent, ce faisant, quelque chose de beaucoup plus radical que la perte : ils dissocient la conservation de la compréhension. Archiver produit l’illusion d’avoir intégré : on garde tout, uniformément, sans discrimination, au lieu de filtrer entre ce qui arme et ce qui sature. Pire : l’archive donne l’illusion de comprendre, ce qui supprime le sentiment de manque qui pourrait motiver le travail réel de l’esprit. « C’est archivé » devient l’équivalent fonctionnel de « je l’ai compris », alors que l’archivage court-circuite précisément le processus par lequel la compréhension se forme. Ce que les chercheurs en sciences cognitives nomment cognitive debt décrit exactement ce résultat : on peut retrouver l’information sans pouvoir la reconstruire – et, ce faisant, se construire soi-même…

La fragmentation attentionnelle aggrave ce processus en amont. La consolidation mémorielle exige une durée continue, des cycles de récurrence, une attention répétée. Le régime d’interruption permanent (notifications, scroll infini, réassignation constante de l’attention à un nouveau stimulus), conçu pour maximiser le temps d’écran et la fréquence des interactions, détruit cette qualité temporelle sans laquelle aucune consolidation mémorielle – cette capacité de reconstruire depuis soi, et donc de comprendre vraiment – n’est possible.

Reconnaissance incorporée : l’identification sans transformation

Le jizz ne s’apprend pas en lisant. Il s’incorpore par la pratique longue, par la répétition dans la durée, par l’exposition patiente au retour du même – par ce que Valéry appelle le « non-nouveau » comme fondement de la pensée. C’est une forme de connaissance qui exige du temps, de la lenteur, de la résistance à la nouveauté permanente. C’est aussi, précisément pour cette raison, une forme de connaissance structurellement incompatible avec les exigences du capitalisme computationnel : car elle est incorporée, donc inséparable de qui la porte ; elle ne peut ni être externalisée, ni être vendue, ni être remplacée par un abonnement ; car elle est lente, donc incompatible avec les rythmes d’extraction qui exigent un engagement permanent et mesurable ; car elle est singulière, donc non reproductible à l’échelle industrielle, et donc non standardisable / optimisable.

Le premier mécanisme (de destruction) est la délégation aux applications de reconnaissance (Shazam, PlantNet, etc.) : zéro friction, résultat instantané, et atrophie de la capacité qu’elles remplacent – effet inévitable de toute externalisation d’une fonction cognitive. Précision : c’est la délégation systématique, et surtout précoce, qui est destructrice, celle qui intervient avant même que la capacité ait pu s’amorcer, et qui fournit le résultat là où aurait dû s’opérer le lent travail d’incorporation – on obtient le nom sans avoir jamais eu besoin d’apprendre à voir…

Le second mécanisme est la saturation de nouveauté produite par le flux algorithmique. La reconnaissance incorporée exige l’expérience du retour du même, ce moment où la perception se transforme parce qu’elle s’appuie sur un passé incorporé. Or les algorithmes de recommandation sont optimisés pour maximiser l’engagement, et l’engagement est statistiquement plus élevé face au stimulus inédit. Ce flux algorithmique produit un régime perceptif dans lequel tout arrive pour la première fois, ce qui est exactement la condition dans laquelle le Jizz ne peut pas se former. La nouveauté permanente…

Anticipation projetée : la prédiction contre la projection

L’anticipation au sens valérien est un mouvement depuis soi vers le futur qui suppose qu’on dispose d’une mémoire vivante, d’une reconnaissance incorporée d’où se projeter. Or la prédiction est au cœur de l’architecture technique du capitalisme actuel : prédire le comportement pour l’orienter, c’est le principe même de l’extraction de rente. Nous en faisons tous l’expérience au quotidien (suggestion de news, de playlists, de livres, du prochain trajet, du prochain achat, voire de la prochaine relation). Un service, nous dit-on, mais surtout un dessaisissement : chaque fois que l’anticipation est reçue plutôt que construite, la capacité à construire s’affaiblit toujours un peu plus.

Ce qui s’installe progressivement, c’est un régime de réactivité permanente : on ne projette plus depuis soi-même, on ne répond qu’aux stimuli et à des suggestions formatées. Nouvelle cage temporelle, donc : un présent étendu, sans profondeur rétrospective ni horizon projectif propre…

Ce qui ne peut être enseigné

Quid des capacités qui ne relèvent pas de la transmission formelle – l’empathie, l’intuition, la sensibilité – et qui constituent peut-être une autre intelligence ? Jusqu’ici, on a surtout décrit la destruction des capacités cognitives au sens strict (mémoire, reconnaissance, anticipation), mais c’est insuffisant : le capitalisme computationnel ne détruit pas seulement les fondements valériens de la pensée, il détruit aussi les conditions dans lesquelles cette autre intelligence peut se former et s’exercer. Cette destruction est d’un ordre différent, car plus profond, plus silencieux, plus difficile à nommer…

Je crois, plus précisément, qu’on peut distinguer au moins 5 dimensions altérées : l’empathie, l’intuition, la sensibilité, l’imaginaire et la patience.

  • L’empathie, dans ce cadre, n’est pas une vertu morale surajoutée à la cognition, c’est une capacité perceptive. Être empathique, c’est percevoir l’autre comme irréductible, non quantifiable, capable de me surprendre. Cette capacité exige exactement ce que le capitalisme computationnel détruit en transformant l’autre en profil, en score de réputation, en flux de contenus évalués.
  • L’intuition est le jizz des relations humaines et des situations complexes , la capacité à percevoir immédiatement, sans verbalisation, la vérité d’une situation, d’une personne ou d’un moment. Or le capitalisme computationnel fournit le résultat (le diagnostic, la recommandation, l’évaluation) avant que le processus d’incorporation ait pu avoir lieu. Les applications de notation, les systèmes de réputation, les prédictions algorithmiques sur les comportements d’autrui sont les dispositifs qui court-circuitent le développement de l’intuition en livrant clé en main ce qu’elle produirait au terme d’une longue pratique.
  • La sensibilité, soit la capacité d’être affecté par le monde, suppose un réel qui peut nous atteindre directement, sans interface, un réel qui peut surprendre, déranger, troubler. Or la médiation permanente produit plutôt le contraire : ce qu’on « vit » est toujours déjà filtré, annoté, évalué en temps réel. Exit les bords irréguliers du réel, les frictions non prévues, les rencontres non optimisées… En tout cas, c’est la tendance.
  • L’imaginaire est progressivement atrophié par un double mécanisme. D’abord la saturation : l’industrie des images ne censure pas l’imagination, elle occupe son espace avant qu’elle ait le temps de se former. L’image omniprésente s’installe là où le rêve aurait pu naître et le remplace par une présence qui comble sans nourrir. Ensuite la similarité : les systèmes de recommandation sont des machines à éradiquer l’altérité visuelle, optimisées pour mesurer la ressemblance entre ce que vous avez regardé et ce qu’on vous propose. L’image générée par IA en est le terme logique. Ce que Le Brun appelait la pression de la similarité a désormais une infrastructure technique qui sature d’images et appauvri le regard…
  • La patience, enfin, cette capacité à habiter le temps long sans trop d’angoisse, à laisser mûrir ce qui ne peut pas être accéléré… Sans elle, aucune des autres capacités ne peut se former. Or le régime d’immédiateté permanent produit son contraire…

En perdant ces capacités, on n’est pas simplement appauvri cognitivement, on perd aussi la capacité d’être surpris par le réel, d’être affecté par l’autre, d’éprouver quelque chose qui déborde le système. Ce serait peut-être cela, au fond, la bêtise qui s’installe : une forme profonde d’anesthésie…

La bêtise qui vient

Ce qui précède décrit un processus en cours documenté par les sciences cognitives. Ce qui suit relève de la spéculation, mais une spéculation qui, sous régime de prédation capitaliste, a les contours de l’évidence qui menace. Par exemple, ce que les LLM accomplissent, c’est l’industrialisation de la fonction discursive elle-même : non plus l’attention ou la mémoire externalisées, mais le langage lui-même, c’est-à-dire la pensée dans son medium constitutif. Autre seuil tangible de cette trajectoire, les lunettes connectées qui – déjà commercialisées, et portées – superposent en temps réel une couche d’information numérique à la perception directe du monde. Le geste même de délégation (consulter plutôt que de voir) disparaît. Pour les générations qui grandiront avec elles, sera-t-il encore normal de regarder un lieu sans que s’accumulent ses évaluations ? D’avoir une expérience directe, non-annotée, du monde ? Si tel est le cas, le « non-nouveau » valérien, fondement de la reconnaissance & condition de la pensée, n’aura plus d’espace où se former.

Mais la tokenisation en cours déborde largement ce seul horizon technique. Ce qui s’annonce, c’est une réification non plus limitée au travail ou aux relations sociales, mais étendue à l’expérience elle-même dans toutes ses dimensions : cognitive, affective, temporelle, relationnelle, existentielle. On ne sera plus seulement dépossédé de nos capacités de pensée, on deviendra gestionnaire à temps plein d’un portfolio d’actifs identitaires dont la valeur fluctuera selon des logiques algorithmiques qu’on ne maîtrisera pas : tokens de réputation, scores comportementaux, données biométriques converties en variables prédictives, historiques attentionnels monétisés. L’autre, dans ce dispositif, cessera d’être une présence irréductible pour devenir un profil annoté et la relation se transformera en transaction calculée, évaluée en permanence selon son impact sur sa propre valeur sociale. Ce que Le Brun désignait comme la dérégulation de l’espace extérieur entraînant celle de l’espace intérieur atteindra ainsi peut-être son terme… Car comment maintenir une vie psychique cohérente, une intériorité, une durée habitée, quand plus aucune frontière ne séparera les registres d’existence, quand chaque pensée / désir / mouvement sera tracé, encodé et ainsi rendu extractible ?

Conclusion

Il y a un siècle (1927), Valéry écrivait : « Nous pensons d’une chose qu’elle est réelle quand nous ne trouvons nulle case de nos sens qu’elle ne remplisse d’une qualité correspondante et que nous sommes même portés à penser que si nous avions plus de moyens encore de connaître ils trouveraient en elle ou par elle de quoi s’exercer positivement. » Le réel, dans cette définition, est ce qui déborde, ce qui résiste à l’épuisement, ce qui, en somme, appelle toujours plus de moyens pour le connaître, et qui ne se laisse jamais entièrement réduire à ses attributs mesurables. Or, c’est précisément ce réel-là que le capitalisme computationnel condamne à disparaître. L’écran, la fragmentation, la tokenisation ne donnent pas accès au réel, ils en livrent une version lisse, pré-encodée, réduite à ce qui est extractible et comparable. La bêtise qui se répand ne serait donc pas simplement une perte cognitive, elle correspondrait aussi à un rétrécissement du monde lui-même…

Ce rétrécissement est à la fois condition et conséquence de la fragmentation algorithmique. Condition : c’est ce dont le système a besoin pour se reproduire et s’approfondir : une humanité dont les capacités de reconstruction, d’incorporation et de projection ont été suffisamment affaiblies pour que la dépendance soit déterminante. Conséquence : c’est ce que le capitalisme computationnel produit nécessairement en poursuivant ses propres impératifs techniques : fragmenter pour extraire, optimiser pour capter, prédire pour orienter. Quand le capital fragmente l’expérience, il produit la bêtise ; quand la bêtise s’installe, elle appelle davantage de fragmentation. Et c’est ainsi que le capital trouve dans l’appauvrissement cognitif qu’il provoque la condition de sa propre expansion…

Jusqu’ici, nous savions que le capitalisme entretenait l’obscurantisme et l’ignorance comme effet indirect de la perpétuation de l’exploitation et de la misère. Une bêtise par soustraction, en quelque sorte. Mais aujourd’hui, le fait nouveau de la période, c’est que la bêtise n’est plus seulement un effet indirect de la barbarie capitaliste, mais le produit direct, nécessaire, comme condition technique de sa propre perpétuation. Ce n’est donc plus la concurrence et l’épuisement qui empêchent de penser, c’est l’architecture même des dispositifs qui détruit, fragment par fragment, les fondements à partir desquels penser était possible. La bêtise cesse d’être le résidu de l’exploitation pour en devenir l’infrastructure.

Autrement dit, si aucune rupture sociale n’intervient, ce qui se profile n’est pas tant des humains appauvris dans un monde dégradé que des humains sans profondeur dans un monde sans épaisseur… Jusqu’à leur dissolution pure et simple dans un flux perpétuel de données, de tokens et d’images ?


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