[notes pour une dérive contrôlée]

Lignes #1

Lignes, pour : lignes d’écriture (d’abord au stylo sur le carnet de notes…), lignes de front (ce qui résiste, ou pas), lignes de fuite (ce qui échappe au formatage…), lignes de conduite (si possible), lignes de mire (beaucoup de cibles…) et lignes de vie (ce qui laissera peut-être trace…).


Mardi 2 février, retour d’un long week-end à Londres, passé en compagnie de notre fille qui y vit depuis 2018. Nous logeons chez nos amis qui arrivent d’Argentine et qui sont de passage à l’occasion d’un détachement universitaire. Cette expatriation temporaire, confirment-ils, leur fait le plus grand bien – et je veux bien le croire.


Au British Museum, passage obligé par la Reading Room où Marx a rédigé Le Capital. Depuis 2019, une attraction touristique avec plaque commémorative & cordons de velours. Do not touch. Il faudrait quelques mots pour évoquer cette récupération muséale comme forme suprême de la réification…

Dans la section assyrienne, un guide explique que pratiquement tout a été détruit depuis par Daesh à Nimrud et Ninive (2015). Il ajoute, avec candeur : « Si le Royaume-Uni n’avait pas pillé, tout serait détruit aujourd’hui. » La spoliation comme service à l’humanité ? Puis rester sans voix devant ces bas-reliefs hallucinants de précision


Visite de l’exposition « Turner & Constable: Rivals & Originals » à la Tate Britain. Le musée vend l’événement en clamant que les 2 « plus grands peintres britanniques » seraient des « rivaux » également géniaux offrant deux visions complémentaires du paysage anglais, « feu contre eau » selon les critiques de l’époque. Donc, à ma droite, Turner l’ambitieux fils de barbier « précurseur de l’impressionnisme », et à ma gauche Constable le riche fils de marchand, sa « recherche de fraîcheur et d’authenticité », sa « maîtrise technique »… Rhétorique de blockbuster & entrée à 25 £… Mais la comparaison entre les 2 œuvres est cruelle. Turner, qui peint l’Angleterre soumise à la violence de la révolution industrielle émergente avec des tempêtes de lumière où fusionnent eau, air et feu / ses derniers tableaux sont quasi abstraits. Quant à Constable, qui pond du naturalisme appliqué jusqu’à l’encroûtement / plus le monde s’accélère et se désagrège, plus il peint avec minutie maniaque la représentation stable et rassurante d’une campagne anglaise éternelle… comme si rien n’avait changé dans le rapport au monde, comme si les Enclosure Acts ne privatisaient pas massivement les terres communales, n’expropriaient pas les petits paysans, ne prolétarisaient pas les campagnes… Les commentaires idiots sur leurs carrières « entrelacées » : la mise en parallèle qui transforme un parcours antagoniste en dialogue psychologisant entre 2 tempéraments différents est ridicule… Il eût été plus honnête intellectuellement de montrer comment ces 2 peintres cristallisent des rapports sociaux contradictoires face à la modernisation capitaliste ; de montrer comment Turner enregistre formellement ce que Constable refuse… Mais cela aurait exigé un inconfort critique peu compatible avec un racolage touristique sponsorisé par LVMH.

Même Télérama (Sophie Cachon, 20 janvier 2026) fait comme si Turner et Constable jouaient dans la même catégorie, avec le même projet (représenter le ciel anglais) mais avec des solutions formelles différentes. Et toujours ce biais psychologisant où tout est affaire de tempérament personnel – Turner « bouillant et rebelle », Constable « discret » –, comme si leurs différences formelles découlaient de traits de caractère plutôt que de positions objectives face aux transformations sociales :

On ne peut imaginer personnalités plus différentes en effet. Le feu et l’eau, constataient leurs contemporains. […] Constable, lui, fils de gentleman farmer, discret et peu reconnu de son vivant, n’a jamais quitté l’Angleterre et a toujours été attaché à sa terre natale du Suffolk, qu’il chérissait. Bien avant les impressionnistes, il décline, toujours in situ, chevalet planté dans l’herbe, les vues de la vallée de la Stour ou du moulin de Flatford, points d’ancrage familiaux. La pâte est riche et profonde comme l’herbe des prairies. Le trait vif, non léché, sature l’espace. Tel le célèbre Cheval blanc (1819), scène bucolique d’une Angleterre déjà en voie de disparition aux verts piqués de blanc. En 12 salles et près de 200 œuvres, le parcours piste ces deux révolutionnaires de l’art du paysage qui ont passé leur vie à se croiser, se confronter ou se galvaniser, en réunissant des pièces exceptionnelles, comme de leur vivant, lorsqu’ils exposaient côte à côte aux cimaises de la Royal Academy, sous le regard ébahi des visiteurs du XIXᵉ siècle.


Dimanche 1er février, finir et publier le papier sur les lunettes connectées. Une nouvelle étape dans la domestication sensorielle et cognitive, ou encore un flop ? Probablement les 2 successivement avant normalisation une fois le prix baissé et les résistances épuisées. Après les écrans dans les poches, les écrans sur les yeux… puis, ensuite, l’interface neuronale directe ?


Curieux de voir Palestine 36, après avoir lu l’article de LO. Grèves des ouvriers arabes des ports en 1936, réclamant l’égalité avec les ouvriers juifs. La révolte s’étend aux campagnes – paysans expulsés de leurs terres vendues par les grands propriétaires arabes aux colons juifs. Mais l’adversaire, c’est l’occupant britannique. 30 000 soldats pour écraser le mouvement. Un certain Orde Wingate – sorte de Bigeard anglais – raids nocturnes, enfants pris en otages. 50 000 emprisonnés ou déportés, 10% de la population arabe tuée, blessée ou exilée. Le film montre l’hypocrisie des bourgeois palestiniens qui collaborent, les dirigeants nationalistes qui vident la révolte de son contenu social pour la réduire à l’affrontement intercommunautaire. Les colons juifs socialistes forment des milices pour aider les Britanniques. Tout est déjà là…


Écoute d’un podcast (La 20e heure, France Inter) où Camille de Toledo parle, admiratif, de Bruno Latour. Mais comment ne voit-il pas que le constructivisme narratif de ce monsieur est structurellement compatible avec la prédation capitaliste ? Que l’approche de Latour signifie fondamentalement dissolution des structures au profit des réseaux, et, au-delà, la substitution de l’énonciation à l’action ? Au fond, Toledo fait aussi partie de ces élégies sur l’Anthropocène qui n’appellent jamais à exproprier BlackRock, mais qui nous servent une version sophistiquée (et faussement critique) du rance « il faut changer les mentalités »… Un test à dégainer chaque fois que nécessaire : ta théorie te permet-elle de dire « il faut exproprier TotalEnergies » ? Si non, c’est du dissolutionnisme et tu es un chien de garde.

Un matérialisme cohérent maintient les distinctions analytiques pour penser la domination. Dire que nature et société sont « co-constituées » empêche de penser l’appropriation. Malm dans Fossil Capital distingue bien les causes naturelles (le CO₂ piège la chaleur) et les causes sociales (pourquoi ces humains ont brûlé ce carbone). Dissoudre cette distinction, c’est se condamner à ne pouvoir nommer les responsables.


Lecture de Srnicek, Le capitalisme de plateforme (2016). État des lieux du cloud 10 ans après ? AWS 30%, Azure 20%, Google Cloud 13%. 63% d’un marché à 400 milliards. L’oligopole s’est réalisé plus vite qu’anticipé. 240 milliards investis en 2025, 650 prévus pour 2026…

Au fait, qui possède Azure ? Microsoft. Qui possède Microsoft ? Vanguard 9,1%, BlackRock 7,6%, State Street 7%. Gates avec ses 1,34% n’est qu’une particule. Et ces trois sont aussi les principaux actionnaires d’Amazon, d’Alphabet, de Nvidia. Autrement dit : la « concurrence » AWS vs Azure vs Google Cloud est une fiction juridique. Quand Vanguard vote aux AG de Microsoft, Amazon et Google simultanément, c’est la même entité qui décide. Pas besoin de fusionner : ils construisent en parallèle une infrastructure dont chacun contrôle un tiers et, ce faisant, contrôlent les conditions matérielles de toute activité cognitive numérisée. Rédaction d’un billet en cours…


Lecture passionnée d’Adorno, Théorie esthétique, page 21. L’art pour l’art (mouvement du XIXe siècle : Gautier, Flaubert, les esthètes fin-de-siècle) absolutise la séparation. Il prétend que l’art n’a aucun rapport au monde social, qu’il est purement autonome, qu’il ne doit rien à rien d’autre qu’à lui-même. Cette position est ce qu’Adorno appelle une « négation abstraite » : elle nie purement et simplement le rapport au monde au lieu de le penser dialectiquement. L’œuvre qui prétend être pure autonomie, pur χωρισμός absolu, se ment à elle-même.

« La liberté des œuvres d’art, dont se glorifie leur conscience de soi et sans laquelle ces œuvres n’existeraient pas, se trouve être la ruse de leur raison. Tous leurs éléments les enchaînent à ce qu’elles ont la chance de survoler, et à ce dans quoi elles menacent à tout moment de sombrer à nouveau. »

Référence à Hegel : la « ruse de la raison » désigne chez lui le fait que l’histoire accomplit ses fins en utilisant les passions individuelles, les intérêts particuliers comme moyens. Les individus croient agir librement selon leurs désirs propres, mais en réalité ils accomplissent sans le savoir les fins de la Raison historique. Autrement dit, les œuvres d’art accomplissent sans le savoir quelque chose qui les dépasse. Elles se séparent du monde mais cette séparation même est produite par le monde (division capitaliste du travail) ; elles refusent la fonction sociale mais ce refus même remplit une fonction (consolation, légitimation culturelle de la bourgeoisie) ; leur liberté est réelle mais elle est aussi piégée dans des déterminations qu’elles ne maîtrisent pas.


Militarisation des esprits (suite) : recherche sur un nouveau jeu de guerre OTAN qui simule la prise de Marijampolė par la Russie via faux prétexte humanitaire à Kaliningrad. Exemple de fabrique de perception, de propagande qui se présente comme « mise en garde rationnelle ». Ou comment les think tanks deviennent producteurs d’expériences mentales militarisées qui se substituent aux débats politiques…


Journal de Gide, 1912 : « nécessité urgente de se ressaisir », « s’interdire toute espèce de flottement », « dès qu’il s’agit de volonté, le beaucoup n’est que la patiente addition du peu ». Parallèlement, je finis Hors de soi d’Apolline Guillot. Elle déconstruit efficacement l’injonction contemporaine à « reprendre le contrôle » et montre ses racines dans la discipline productive et la moralisation bourgeoise. Mais que propose-t-elle ? « Moduler nos focalisations », « se ménager des poches de profondeur » – stratégies individuelles de sagesse personnelle. À quoi sert de « refuser l’optimisation permanente » si les rapports sociaux continuent de l’exiger ? Le risque : que cette « dispersion heureuse » devienne philosophie de la consolation pour temps de déclin. Puisqu’on ne peut plus constituer de sujet collectif capable d’attention soutenue (nécessaire à tout projet politique), autant célébrer philosophiquement notre fragmentation. Et l’acceptation de la dispersion comme « ouverture aux formes infinies du réel » de se transformer en capitulation sublimée.


Découverte de la notion de wisdom porn, tentative de définition : consommation de sagesse packagée pour un sentiment d’élévation sans engagement existentiel correspondant. Des documentaires faussement profonds sur les « derniers artisans », des citations inspirantes ou des TED talks sur l’authenticité qu’on consomme comme substituts à la transformation réelle. C’est comme se délecter du spectacle de l’expertise authentique, de la maîtrise incarnée, de la vie contemplative… tout en acceptant les conditions qui détruisent ces modes d’existence.


Un papier du Monde sur l‘alignement de l’IA | Le discours mainstream présente l’« alignement » comme problème technique : comment faire en sorte que l’IA fasse ce que nous voulons ? Mais qui est ce « nous » ? L’alignement tel qu’il se pratique actuellement aligne les modèles sur les valeurs et intérêts des trusts qui les développent, déguisés en « valeurs humaines universelles ». Plus fondamentalement : l’idée même qu’on puisse « aligner » une infrastructure computationnelle sur des « valeurs » relève du fétichisme technique. Ce sont les rapports sociaux qui déterminent qui contrôle le code, à quelles fins, et qui en subit les conséquences. Débattre de l’alignement de l’IA sans questionner la propriété privée de l’infrastructure, c’est comme débattre de l’« éthique » de l’industrie pétrolière sans questionner la propriété des puits. Le problème n’est donc pas que l’IA ne soit pas assez alignée, c’est qu’elle est parfaitement alignée sur les impératifs du capital.


Article de Preciado sur Nick Land dans Libération. Symptomatique de l’impasse d’une approche philosophico-culturelle face au technofascisme. Qualifier Land de « brillant écrivain », « cyber-nihiliste cool », évoque son « génie », c’est confèrer à un idéologue du capital algorithmique le statut d’interlocuteur philosophique légitime. L’accélérationnisme n’est pas une position intellectuelle dont il faudrait débattre, c’est l’idéologie spontanée du capital qui fantasme sa propre émancipation de toute contrainte sociale ou matérielle.


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