[notes pour une dérive contrôlée]

Les lunettes connectées, ou le saccage sensoriel et cognitif programmé

« L’exploitation du monde extérieur ne suffisant plus à l’avidité du capital, il s’agit désormais de conquérir non plus des continents mais des individus ou plus exactement des masses d’individus. C’est-à-dire chacun de nous à travers notre regard. »

« Sinon, qui sommes-nous donc encore pour accepter de nous laisser dépouiller de ce que nous sommes ?  (Annie Le Brun, Ceci tuera cela, 2021)

Dans Super triste histoire d’amour (Super Sad True Love Story, 2010), Gary Shteyngart imaginait un monde où des dispositifs portables affichaient en temps réel les scores d’attractivité, de solvabilité et de crédit des personnes croisées dans la rue. 15 ans plus tard, la dystopie satirique et grotesque rejoint le réel – non dans ses formes exactes (les scores publics affichés), mais dans sa logique profonde : faire du regard une surface d’évaluation et d’extraction permanente (1). Soit une domestication de l’une des conditions centrales de l’expérience humaine : le regard. Une entreprise de destruction qui touche à la texture même de notre être-au-monde…

Cette inquiétude n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années déjà, les flux massifs d’images produits par les plateformes comme Instagram ont transformé le rapport au visible. Annie Le Brun, dans Ce qui n’a pas de prix (2018), montrait comment le déferlement incessant d’images détruisait la capacité du regard à être saisi, bouleversé, arrêté par ce qu’il voyait (2). Bilan : le scroll permanent, l’exposition continue à des contenus optimisés pour la captation attentionnelle, ont déjà fait du regard une opération de consommation rapide plutôt qu’une ouverture à ce qui surgit. Les lunettes connectées ne créent donc pas le problème, mais, en s’attaquant non plus seulement au flux d’images que nous consultons mais à la perception directe du monde réel, elles radicalisent une logique qui était déjà à l’œuvre…

Pour comprendre ce qui se joue, rappel sur ce que Marx, puis Lukács et l’École de Francfort ont appelé la réification, ce processus par lequel les relations vivantes, les pratiques, les qualités, toutes nos expériences se donnent comme des choses, comme des unités manipulables et échangeables. Avec la généralisation de la forme marchandise, la vie sociale a pris la forme d’un ensemble d’objets dotés de propriétés non pas seulement comparables mais aussi optimisables, y compris – via aujourd’hui les plateformes numériques – nos interactions, nos affects, nos curiosités…

Mais il restait encore un domaine qui résistait, qui n’avait pas été exploité par le capitalisme : l’évidence ordinaire du monde perçu. Les lunettes connectées, c’est le but, vont corriger ce « défaut » : Meta, Google, Amazon, Microsoft ne se contenteront plus de capter ce que nous faisons / disons / aimons (via nos smartphones), ils vont capter les conditions même d’apparition du monde à nos yeux (via les lunettes connectées).

Dans ce but, naturellement, ils nous promettent une « assistance contextuelle » : détecter, segmenter, étiqueter, scorer, recommander, et j’en passe (3). Mais l’opération technique consistera à convertir le regard en flux de données, c’est-à-dire en surface d’optimisation. Ce qui est donc encore pour nous, dans la perception directe du monde réel, une ouverture, c’est-à-dire la capacité de laisser venir une forme sans savoir encore ce qu’on en fera et d’en être affecté, tout cela va devenir une chaîne fonctionnelle. Le monde ne surgira plus comme ce qui demandait interprétation, contemplation & rencontre, il apparaîtra comme ce qui appelle une action (un choix) et une évaluation. Soit exactement ce qu’Adorno & Horkheimer décrivaient dans leur analyse de la rationalité instrumentale : la réduction de tout ce qui est à la question de son exploitation, à ceci près que cette fois cette logique s’appliquera aux choses une fois perçues, c’est-à-dire dans l’acte de voir lui-même…

Mais ce n’est pas tout : les lunettes connectées ne se contenteront pas d’ajouter une information au monde, elles le pré-formateront avant son apparition selon les catégories d’un système technique global. Nous entrerons dans une forme de domestication sensorielle par laquelle les schèmes mêmes de la perception seront formatés. C’est comme si les acteurs du numérique prenaient le pouvoir d’installer entre nous et le réel une couche qui ne se contente pas de documenter le réel, mais qui anticipe, suggère, en un mot : l’encadre (4). Et naturellement, cette couche sera discrète, transparente

Cette domestication de la manière même dont nous nous rapportons au sensible ne sera évidemment pas sans conséquence sur la cognition, car l’assistant contextuel anticipera aussi ce que nous voulons et nous orientera sans qu’on ait besoin de chercher et d’interpréter. C’est vrai, pourquoi se décarcasser à réfléchir, à comparer, à douter, si l’assistant « sait mieux » ? Pourquoi se donner la peine de faire attention si le système filtre déjà ce qui importerait ? Et ce qui est peut-être plus inquiétant encore, c’est que cette délégation risque d’être voulue, les sujets exigeant que l’assistant « comprenne mieux », soit « plus réactif », « anticipe davantage »… La domestication cognitive ne sera pas seulement subie, elle sera désirée comme condition du confort.

Cette domestication sensorielle et cognitive, on s’en doute, sert un projet économique et politique précis. Zuboff l’avait déjà montré : l’enjeu n’est plus seulement de vendre des produits, mais de prédire et de modifier les comportements. Les lunettes connectées radicaliseront cette logique en s’attaquant à un territoire où les plateformes dépendaient encore d’une interaction discontinue : le regard, le corps, l’environnement, les interlocuteurs – là où les réseaux sociaux ne captaient encore que des traces fragmentées (5). Et surtout : avant même que l’utilisateur ne formule une demande, le système inférera ce qui compte à partir de micro-gestes, d’orientations du regard, d’hésitations, de rythmes… Le système ne mesurera pas seulement les actions, il en conditionnera les conditions de possibilité. Par exemple, en modulant en temps réel ce qui est visible, ce qui est saillant, ce qui est recommandé…

Et c’est là que la réification atteindra un niveau qui devrait tous nous faire frémir. Le sujet équipé de lunettes connectées ne se contentera pas de produire des données dont il ne maîtrise ni les finalités ni les critères : il apprendra à anticiper en permanence son évaluation, à s’ajuster aux métriques, à se rendre « compatible » avec les grilles de reconnaissance. La réification ne sera plus extérieure – quelque chose qui arrive aux produits de son activité –, elle deviendra intérieure, façonnant sa manière de se rapporter à lui-même et au monde. Ce qui sera réifié, ce ne sera plus tel ou tel domaine de l’activité humaine, mais la capacité même de se projeter autrement que selon les formes prescrites par le système.

J’ignore si les lunettes connectées échapperont au fiasco commercial – après tout, Google Glass a échoué, et rien ne garantit que Meta ou Apple réussiront là où d’autres se sont planté –, mais si ce dispositif se généralise, si les lunettes deviennent ce terminal de contrôle que le capitalisme espère imposer, alors ce qui nous pend au nez, c’est la destruction programmée des conditions qui permettent de voir / rencontrer / désirer autrement que selon les formes prescrites par le système… (6)

Annie Le Brun rappelle comment Diderot, en 1767, contemplant les ruines d’Hubert Robert, pouvait s’égarer dans « l’énorme profondeur obscure », se perdre dans la béance, projeter son imagination dans l’infini du cadre. Que verrait-il aujourd’hui de ces mêmes ruines avec des lunettes connectées ? Nom du monument, date de construction, prix d’entrée, avis TripAdvisor, temps de visite recommandé. Plus de possibilité de « regarder ailleurs », plus de vide habitable, plus de cette liberté du regard qui consistait à ne pas savoir encore ce qu’on cherchait. Les ruines deviendraient un ensemble de données à consommer, une opportunité de selfie géolocalisé, un item dans une checklist touristique. Le grotesque se serait en quelque sorte normalisé au point de saccager de ce qui permet encore à l’expérience humaine de ne pas se réduire entièrement à sa forme voulue et administrée par le capital…


Notes :

(1) Ces dispositifs existent déjà mais leur diffusion reste pour l’instant confidentielle. Meta produit des lunettes Ray-Ban connectées, Google prépare de nouvelles lunettes équipées de son IA Gemini. Les analystes estiment que Gemini surpasse techniquement Meta AI en reconnaissance visuelle et capacités conversationnelles. Bloomberg rapporte que Meta est en pourparlers pour doubler, voire tripler sa capacité de production pour atteindre 20 à 30 millions d’unités par an d’ici fin 2026.

(2) Annie Le Brun montrait comment « pour la première fois dans l’Histoire, notre regard constitue le principal objet de convoitise du capital, à l’instar de ce qu’avaient été précédemment l’or et le pétrole ». Elle analyse la « smart colonization » opérée via le smartphone : contrairement aux conquêtes coloniales classiques, « la supériorité technologique n’a pas été utilisée pour écraser mais au contraire pour séduire et d’autant mieux assujettir ». Les lunettes connectées prolongent cette logique en franchissant un seuil : là où le smartphone exigeait encore un geste (sortir l’appareil, regarder l’écran), les lunettes installent la médiation directement dans le champ visuel.

(3) Concrètement, les lunettes afficheront cartes & directions superposées à la rue, étiquettes d’information sur les objets regardés (monument, restaurant, prix), notifications discrètes, sous-titres en temps réel. Elles serviront d’assistant IA permanent (reconnaissance visuelle & réponse contextuelle), d’outil de productivité (dictée, résumé d’emails), de traduction instantanée, de guidage sans écran…

(4) 13 février 2026 | Meta prévoit d’ajouter une fonctionnalité appelée « Name Tag » à ses lunettes Ray-Ban permettant d’identifier des personnes par reconnaissance faciale. Exactement ce que Shteyngart décrivait : croiser quelqu’un dans la rue et voir s’afficher ses données personnelles. Une note interne reconnaît les « risques pour la sécurité et la vie privée », mais estime que les groupes de la société civile seraient « concentrés sur d’autres préoccupations » pendant les périodes de turbulences politiques. L’entreprise a pourtant payé plus de 2 milliards $ pour régler des poursuites relatives aux données biométriques et avait fermé le système de reconnaissance faciale de Facebook en 2021 après de vives critiques… Le retour de cette fonction illustre la stratégie : normaliser le grotesque.

(5) Nick Srnicek et Shoshana Zuboff (notamment) ont montré comment le capitalisme de plateforme extrayait des données comportemental produites gratuitement par les usagers. Les lunettes connectées radicalisent cette exploitation en s’attaquant à un gisement jusqu’ici inexploité : nos interactions directes avec le monde réel. Ce qui a maintenant de la valeur pour Meta, Google ou Amazon, ce n’est pas seulement que nous regardions, mais ce que nous regardons, combien de temps, dans quel contexte, avec quelles hésitations. Ces données permettront une publicité contextuelle ultra-ciblée (afficher une réduction au moment exact où vous êtes devant un magasin), un profilage comportemental d’une grande précision (déduire votre niveau de vie des quartiers fréquentés, vos intentions d’achat de vos hésitations devant une vitrine), et surtout leur revente pour optimiser les espaces commerciaux et les stratégies de vente. Là où donc les plateformes exigeaient encore un geste (poster & liker) pour extraire de la valeur, les lunettes feront du simple fait de marcher dans la rue, de regarder une devanture, d’exister dans l’espace public un travail productif permanent.

(6) 14 février 2026 | EssilorLuxottica a annoncé que les ventes de lunettes Ray-Ban Meta ont atteint 7 millions d’unités en 2025, soit un triplement en un an. Et Meta et EssilorLuxottica sont en pourparlers pour doubler la production à 20 millions d’unités d’ici fin 2026. De leur côté, Apple vise un lancement fin 2026, Google annonce des lunettes IA via des partenariats avec Samsung et Warby Parker, et Samsung confirme une commercialisation en 2026. Bref, le déploiement commercial s’accélère…


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