Imaginez un billet de 10 € en version numérique, impossible à copier, impossible à falsifier, dont la propriété est enregistrée sur un grand livre partagé (la blockchain) que tout le monde peut consulter, mais que personne ne peut effacer. Ce billet numérique, c’est un token – il peut aussi bien représenter une part d’immeuble, une obligation d’État, ou votre ticket de métro.
Ce processus visant à transformer n’importe quel actif en jeton numérique, programmable, échangeable en quelques secondes, 24 heures sur 24, c’est ce qu’on appelle la tokenisation.
Or, entre le 4 et le 17 novembre 2025, la tokenisation est passée du stade d’expérience confinée aux labs à celui d’infrastructure monétaire.
Le 7 novembre, Stephen Miran, un haut responsable de la Fed, a officialisé un tournant majeur : les stablecoins – ces cryptomonnaies dont la valeur est indexée au dollar – sont désormais pris en compte dans les modèles économiques officiels. Il compare leur essor au phénomène de “trop-plein d’épargne mondiale” identifié par l’économiste Ben Bernanke, soulignant que ces devises numériques deviennent un pilier de l’économie. Il a aussi validé le projet de loi GENIUS Act, qui créera un statut fédéral d’émetteur agréé pour ces monnaies numériques. Dans la foulée, 3 grandes banques japonaises (Mitsubishi UFJ, Sumitomo Mitsui et Mizuho) ont annoncé le lancement du J-Coin+ à partir de mars 2026. Ce système remplacera l’infrastructure actuelle des virements bancaires (Zengin-Net) par des stablecoins yen et dollar, fonctionnant sur une blockchain privée dédiée.
Le même jour, la banque suisse UBS a lancé uMINT, le premier fonds monétaire “tokenisé” au monde, d’une valeur de 6 900 milliards de $. Concrètement, chaque part du fonds devient un jeton numérique sur la blockchain Ethereum, permettant des transferts instantanés (en quelques secondes au lieu de 1 jour ouvré). Le système repose sur Chainlink, un service qui garantit la fiabilité des données entre le monde traditionnel et la blockchain… 4 jours plus tôt, la société VanEck a ouvert VBILL, un fonds en bons du Trésor américain, mais numérisé en “briques Lego” échangeables. Ces jetons peuvent servir immédiatement de garantie sur des plateformes de prêt comme Aave, sans attendre des délais administratifs. Le 10 novembre, Hong Kong a émis sa troisième obligation d’État “programmable” (notée AA+), c’est-à-dire un titre de dette dont les conditions (intérêts & remboursement) sont automatisées par des lignes de code et libellée en plusieurs devises. Pendant ce temps, les acteurs majeurs se structurent : la Tokenized Asset Coalition (qui rassemble BlackRock, Coinbase, Goldman Sachs, Circle, etc.) a publié un bilan : 176 milliards d’actifs sont déjà convertis en jetons. L’objectif : passer à 2 000 à 30 000 milliards d’ici 2030, avec à 70 % des stablecoins USDC et USDT. Enfin, le 17 novembre, Ant International (filiale d’Alibaba) et Visa ont dévoilé une carte de débit européenne qui permet de payer en stablecoins : le consommateur règle en monnaie numérique, le commerçant reçoit des euros sur son terminal classique, sans avoir à changer de matériel. Et, le même jour, la plateforme américaine Coinbase ouvrait au grand public une sorte de “boutique” où l’on peut acheter, dès leur création, des parts numériques de jeunes entreprises. Exemple : la start-up Monad y a vendu pour 187 millions de dollars de ces « parts-jetons » en 10 mn…
Aucune de ces “avancées” n’est isolée, toutes contribuent à tisser la toile où demain notre loyer, notre salaire et notre épargne circuleront comme des pixels de valeur traçables 24 h/24.
Pourquoi tant d’empressement ? Parce que la tokenisation promet de résoudre des frictions millénaires du système financier. Vendre un appartement prend des mois, des piles de paperasse, des intermédiaires. Vendre une fraction de cet appartement sous forme de token prend 10 secondes, sans notaire, sans délai, sans week-end interdit. Les marchés traditionnels ferment à 17 h. Les tokens, eux, ne dorment jamais. Vous ne pouvez pas acheter 50 € de tour Eiffel, mais vous pouvez acheter 50 € de tokens représentant des parts d’un fonds détenant des immeubles parisiens.
Mais derrière la promesse d’un monde sans friction, il y a une réalité plus complexe. La tokenisation ne se fait pas nécessairement sur des blockchains ouvertes comme Ethereum, où “tout le monde” peut participer. Elle se fait aussi sur des blockchains privées, contrôlées par des banques, des États, des consortiums. Progmat, la plateforme japonaise, n’est pas un réseau libre : elle est gérée par un groupe d’institutions financières.
La modernisation technologique ne supprime pas les intermédiaires : elle les remplace par des codes, des protocoles, des oracles centralisés – le pouvoir change de forme.
Quant aux risques, ils ne sont plus seulement financiers, ils deviennent systémiques, techniques, politiques. Un bug dans un smart contract – ce contrat automatique qui s’exécute sans humain – a déjà fait perdre 600 millions de $ en 2021. Imaginez le même bug dans un protocole gérant des milliers de milliards. Ou une cyberattaque sur le stablecoin USDC, utilisé comme dollar numérique mondial… Les ventes en cascade seraient automatiques, irréversibles, sans aucun bouton d’arrêt. Le code – potentiellement hackable, manipulable – fera loi.
Naturellement, tout cela ne restera pas confiné dans les salles de marché. Notre livret A pourra devenir un “tokenized savings account”, dont le rendement sera généré automatiquement par des protocoles de prêt. Notre demande de crédit immobilier sera évaluée non par un banquier, mais par un algorithme lisant notre “score on-chain” – notre historique de transactions, nos tokens détenus, nos comportements financiers. Si on n’a pas de tokens, on paiera plus ; si on en a beaucoup, on pourra emprunter instantanément, 24/24, sans paperasse. Le crédit deviendra une question de code, pas de confiance.
Pire : chaque paiement laissera une trace indélébile. Achat d’un café, loyer, salaire : tout sera enregistré et exploitable. Un panopticon financier, en somme, où notre vie économique deviendra une donnée vendue et notée. La tokenisation ne se limitera donc plus aux obligations d’État ou aux fonds monétaires, elle descendra jusqu’au moindre € dépensé. Et elle ne transformera pas seulement les actifs, elle transformera la propriété elle-même, la rendant fractionnable, liquide, échangeable en permanence…
La tokenisation n’est pas une utopie techno-libertarienne, ni un complot dystopique de surveillance totale, c’est le capitalisme qui optimise ses infrastructures.
Les rapports de force restent ouverts, mais le terrain commence à changer. Pour abattre ce système (et changer de base), n’attendons donc pas le moment où les algorithmes pourront décider si on aura un toit ou non…
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