Lorsque Blaise Agüera y Arcas, vice-président de Google, affirme dans Le Monde, que “tout n’est que puissance de calcul” et qu’un LLM “pense sans guillemets”, il ne nous livre pas une découverte scientifique mais nous sert le bullshit idéologique classique : la naturalisation d’un rapport social sous couvert de neutralité technique. Le fonctionnalisme qu’il revendique sans rire — cette idée qu’un rein artificiel est un rein dès lors qu’il en remplit la fonction — dissout méthodiquement toute distinction entre simulation syntaxique et expérience phénoménologique, entre performance algorithmique et conscience incarnée. Ce faisant, il évacue précisément ce qui fait l’enjeu politique de l’IA : non pas la “différence de nature” entre humain et machine, mais les rapports de propriété, d’extraction et de contrôle qui structurent ces technologies. Quand il déclare ne pas savoir “ce que signifie garder le contrôle” face à une “intelligence collective déjà entremêlée”, il transforme la complexité systémique en fatalité politique — exactement ce que Marx dénonçait chez les économistes bourgeois présentant le capitalisme comme “loi naturelle”. L’IAG comme horizon n’est pas une prédiction scientifique mais un programme : celui d’une société où toute délibération sur les fins serait dissoute dans l’optimisation des moyens, où la pensée critique serait remplacée par la performance computationnelle, où le sujet politique disparaîtrait dans le “système entremêlé”. Face à cette mystification, la tâche n’est pas de “prouver” que les machines ne pensent pas — c’est de maintenir ouvertes les questions que ce discours s’emploie à clore : qui possède ? à quelles fins ? dans quels rapports sociaux ? La vraie “superintelligence” dont nous avons besoin n’est pas celle de modèles toujours plus grands, mais celle des travailleurs s’emparant des moyens de production et, ce faisant, des devenirs technologiques de l’humanité.
Laisser un commentaire