[notes pour une dérive contrôlée]

[glossaire] Distance (critique)

« Un bar aux Folies-Bergère » (1882), d’Édouard Manet

Contre le relativisme positiviste – qui voudrait tenir la pensée au plus près des faits observables –, Adorno fait de l’écart entre la pensée et son objet (la non-identité) la condition même de la connaissance critique de la totalité sociale – ce que le fait isolé ne dit pas de lui-même : sa genèse, sa fonction dans la reproduction de l’ensemble, la contradiction qu’il porte sans le savoir. C’est en assumant cette non-identité – en autorisant notamment l’exagération (forcer le trait, révéler la tendance en poussant sa logique à la limite) ou l’anticipation (lire dans le présent la tendance et les contradictions en germe, déceler ce qui lutte pour advenir) – que la pensée dialectique produit une vérité que le positivisme s’interdit. ♦ Symétrique inverse du positivisme : le constructivisme social. Là où le positivisme nie la distance en collant au donné, le constructivisme l’absolutise en faisant de la construction discursive (catégories, cadres, récits négociés) le contenu même du réel. La distance devient alors la preuve que l’objet ne serait rien d’autre que sa construction. Au fond, positivisme et constructivisme sont les 2 faces d’un même renoncement à la distance critique : l’un s’abolit dans le donné, l’autre abolit le donné dans le discours, et tous 2 manquent l’objet. La distance critique, elle, travaille la médiation sans s’y dissoudre ; elle traverse les catégories, les cadres, les discours, pour ressaisir l’objet dans son objectivité contradictoire, qui n’est ni donnée ni construite, mais produite. ♦ La distance a son revers. Productive comme tension cognitive, elle devient suspecte comme posture sociale : froideur, surplomb, alibi de la non-implication, privilège de l’intellectuel séparé qui contemple à bonne distance ce qu’il ne risque pas d’affronter. La distance n’est donc légitime que comme tension, jamais comme position séparée qui se contemplerait elle-même. C’est ici que K. Marx radicalise matériellement ce qu’Adorno amorce. Dans l’Introduction de 1857, l’abstraction – la prise de distance d’avec le concret immédiat et chaotique — n’est qu’un moment d’un mouvement qui doit remonter de l’abstrait au concret pensé, compris comme synthèse de multiples déterminations ; la distance qui ne revient pas au concret manque sa fonction. L’abstraction qui s’arrête en chemin produit ce qu’on peut appeler, avec Marx, des « généralités abstraites » des catégories qui ne sont que l’ombre du concret, incapables de ressaisir la synthèse de ses déterminations. B. Ollman précise les conditions de cette exigence : dans la philosophie des relations internes, abstraire c’est découper une unité d’analyse dans un tissu relationnel sans jamais l’en séparer réellement, et la distance est un point de vue sur la totalité (vantage point), non un surplomb hors d’elle. Ces 2 gardes-fous matérialistes nomment ce que la distance adornienne risque de perdre quand elle se fige en position. ♦ La distance critique a des conditions matérielles que le capitalisme algorithmique détruit. Penser à distance suppose du temps, une attention soutenue, la possibilité de ne pas réagir immédiatement. Le dispositif algorithmique abolit cet intervalle : flux ininterrompu, fragmentation de l’attention, immédiateté du réflexe, défilement sans fin d’images calibrées pour l’engagement. La crétinisation n’est pas seulement l’abrutissement par des contenus médiocres ; c’est l’effacement de la distance elle-même, remplacée par la réification algorithmique, un présent saturé d’images qui ne laisse plus le temps de l’écart. Or sans distance, la pensée coïncide avec le flux du donné : elle le subit et le redouble au lieu de le penser. C’est l’idiotie objective portée au plan cognitif : non l’incompétence des sujets, mais la destruction matérielle des conditions de la distance. ♦ Chez Adorno (Théorie esthétique), la distance a son pendant esthétique, sous 2 formes solidaires. 1) L’œuvre d’art se constitue par sa distance d’avec le réel : elle n’en est pas le reflet mais la négation déterminée, et c’est cet écart qui fonde sa force critique. 2) Elle maintient une distance avec le sujet qui la reçoit : elle ne se laisse pas consommer et, au contraire, laisse le sujet en tension. Les 2 sont solidaires : l’œuvre distante du réel est aussi celle qui résiste à l’appropriation immédiate. C’est le versant esthétique de la non-coïncidence que l’industrie culturelle tend à liquider en produisant l’immersion et la résolution immédiates… et que ses institutions de légitimation neutralisent souvent par la sacralisation et le confort culturel. 

Lien avec Mimèsis : la distance critique n’est pas l’absence d’affinité mimétique avec l’objet, c’est la tension entre l’affinité (se laisser affecter) et la non-coïncidence (ne pas s’y perdre). La mimèsis sans distance est fusion ; la distance sans mimèsis est surplomb, voire indifférence.

Lien avec Syncope : la syncope est la figure esthétique de la distance — l’interruption qui empêche l’immersion, qui maintient l’écart au lieu de le résoudre.

Lien avec Réification : le capitalisme algorithmique abolit la distance critique par une réification du temps et de l’attention : le temps devient flux continu d’unités discrètes qui ne laissent plus d’intervalle…

Lien avec Contenu de vérité : le contenu de vérité est ce que la distance critique permet d’atteindre — ce qui excède l’intention, ce que l’œuvre ou la pensée produit au-delà de sa propre maîtrise ; sans distance, il est étouffé.

Lien avec Non-identité : la distance est la forme vécue de la non-identité : l’écart concept/objet éprouvé comme tension productive.

Lien avec Affirmative Kultur : la culture affirmative liquide la distance en produisant l’immersion et la consolation immédiates…


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