[notes pour une dérive contrôlée]

Goebbels 3.0, ou comment la propagande autoritaire a trouvé ses algorithmes

Un texte de Siegfried Kracauer (1937 et 1938) resté inachevé, inédit de son vivant, et qui n’a toujours pas été complètement publié en français aujourd’hui. Il y décrit non pas ce que disaient les nazis, mais ce que faisait leur dispositif, voire ce que fait tout dispositif de propagande totale, et la thèse est simple : la propagande totale n’est pas un mensonge qu’on réfuterait, mais une machine nihiliste qui elle-même n’essaie pas de convaincre, mais qui inonde, une machine qui ne ment pas mais détruit la catégorie même de fait… Ce que les commentateurs appellent aujourd’hui « post-vérité », Kracauer l’avait nommé il y a 90 ans, et quiconque aujourd’hui passe une heure sur X ou écoute les foutaises de Macron ou de Trump le comprend tout de suite — dans sa chair.

À ce diagnostic formel s’ajoute chez Kracauer une analyse que l’Institut de Francfort jugea à l’époque trop schématique pour la publier, mais que l’histoire a validée… et continue de valider : ce ne sont pas spécifiquement les classes populaires qui forment la base du fascisme, c’est la menace de déclassement, la fureur impuissante des employés (1), petits fonctionnaires, techniciens, diplômés déqualifiés, pris dans la rationalité instrumentale du capitalisme en décomposition, cette petite-bourgeoisie pour laquelle la Halbbildung adornienne, cette demi-culture sans substance, trouve son terreau idéal pour une crétinisation digitale généralisée, culture de fragments, de scrolls, de réactions, optimisée pour maintenir l’activation affective et empêcher la construction d’un raisonnement…

C’est ici que se pose logiquement une question : et si la forme contemporaine de l’ornement de masse (titre d’un autre bouquin de Kracauer), élaborée dans les années 20 avec les Tiller Girls, puis devenue parades de Nuremberg, était désormais le flux algorithmique lui-même ? Même structure : stimulation continue, interruption, récompense intermittente, désindividuation. Sauf que l’ornement totalitaire est aujourd’hui individualisé, distribué, logé dans chaque poche, et que contrairement au dispositif analysé par Kracauer il n’a plus besoin d’un Goebbels pour fonctionner, il s’auto-entretient par la logique économique des plateformes qui sélectionnent l’affect violent comme le plus engageant donc le plus rentable… Comme si la propagande totale était sans auteur véritable.

Une réserve : en faisant du nazisme un système de pouvoir autonome ayant pour but sa propre perpétuation, Kracauer décrit bien le dispositif mais finit par autonomiser la propagande comme moteur au point de ne plus voir la classe sociale qu’elle sert. C’est précisément ce que lui reprochait Adorno en lui rappelant que le nazisme n’est pas une volonté de pouvoir flottant au-dessus des rapports de production, mais l’expression circonstancielle des intérêts de l’impérialisme allemand à un moment précis de sa crise…

Transposé en 2026, le point n’est pas négligeable. Certes, la propagande algorithmique ne décide d’aucun contenu particulier, mais c’est la loi du profit qui en a dessiné l’architecture, c’est la classe capitaliste qui en tire la rente, et les membres de cette classe ont un nom et une adresse… Derrière la crétinisation / militarisation des esprits, derrière ce que Kracauer nomme l’enthousiasme, c’est-à-dire l’état affectif que la propagande doit entretenir via escalades, surenchères, scandales, matraquages de bullshits, il y a un ordre social qui nous précipite dans l’abîme…

Rappel donc : le contrepoison n’a jamais été, n’est pas et ne sera pas informatif. Ce n’est pas dans une « littérature du réel » ni en multipliant les documentaires sur YouTube pour apporter « une meilleure compréhension des enjeux » qu’on fera table rase. Plus que jamais, revenir à la lutte de classe, ne compter que sur les mobilisations sociales – elles seules permettront d’apprendre à éliminer le capitalisme, il n’y a pas d’autres écoles pour le renversement des rapports sociaux. Et cela commence par s’intéresser à l’histoire, aux combats, aux idées du mouvement ouvrier révolutionnaire (2)…


(1) Kracauer a aussi écrit un livre spécifiquement à leur sujet : Les employés.

(2) Non, pas encore d’app pour ça, mais il reste des bibliothèques.


En savoir plus sur pointsdancrage.fr

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

En savoir plus sur pointsdancrage.fr

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture