[notes pour une dérive contrôlée]

Les vandales

Fernand Léger | LES HOMMES DANS LA VILLE (1919)

Dans l’une des notes de Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée (Payot, 2003 [1951], pp. 149-151), intitulée « Les vandales », Theodor W. Adorno nous décrit depuis 1947 la torpeur cognitive de 2026. Implacable.

Chacun doit constamment avoir des projets. Il faut tirer le maximum des loisirs. On les planifie, on les utilise pour entreprendre quelque chose.

La culture de l’optimisation permanente, les techniques d’optimisation de soi, l’agenda Google saturé, les applications de productivité, les carnets de suivi, les to-do lists permanentes… Les loisirs eux-mêmes se calculent, se mesurent à l’aune de la performance. L’injonction au projet permanent (« avoir des projets ») pour se sentir vivant, tant bien que mal…

On l’accomplit avec mauvaise conscience comme s’il avait été volé sur quelque occupation urgente, même si elle est purement imaginaire.

L’impossibilité de simplement penser sans « rendre des comptes ». Lire / écrire / réfléchir ? du luxe ou un vol de temps qu’on devrait consacrer à l’activité visible… D’où la compensation :

Pour se justifier devant soi-même on se donne l’air d’une activité fiévreuse, exécutée sous une pression extrême et en un temps insuffisant qui exclut toute réflexion.

Le théâtre de l’hyperactivité : afficher frénétiquement son activité (posts LinkedIn, stories Instagram montrant qu’on travaille tard, emails envoyés à 23 h…) pour prouver qu’on n’est pas en train de perdre son temps. Et, naturellement, cette simulation « exclut toute réflexion », voire la capacité même d’en ressentir le manque…

Il y a quelque chose de déplaisant – même si c’est en quelque sorte logique – au prestige croissant dont bénéficie un homme qui peut se vanter d’être si important qu’il devrait être présent partout.

LinkedIn, les conférences, le networking compulsif, le FOMO… le bon petit soldat n’est plus celui qui pense mais celui qui est partout (événements, soirées, panels, réunions Zoom…). La qualité de la contribution passe après…

Sa joie évidente lorsqu’il refuse une invitation pour en avoir déjà accepté une autre est le signe de son triomphe dans la compétition.

Prouver qu’on est surbooké. Le calendrier saturé comme forme de capital social…

Les formes du processus de production se répètent généralement dans la vie privée ou même dans les domaines du travail échappant à ces formes. La vie entière se doit de ressembler à la vie professionnelle.

Colonisation totale : les loisirs deviennent « projets », les relations « réseau »… même le repos doit être productif (méditation/performance, sport-santé/productivité, lecture/développement personnel…). On croit choisir librement d’optimiser son existence alors qu’on a intériorisé un art de vivre capitaliste…

Les innervations inconscientes qui, au-delà du processus de la pensée, ajustent l’existence individuelle au rythme de l’histoire, pressentent déjà la collectivisation qui gagne progressivement notre monde.

Une formulation de 1947, mais qui peut s’appliquer à la collectivisation algorithmique contemporaine : la compression des individus en « masse amorphe » par les plateformes et leurs algorithmes de recommandation. Pas le totalitarisme nazi mais le totalitarisme soft des GAFAM. Ça m’évoque aussi Marcuse qui, prolongeant Adorno, décrivait un « univers vraiment totalitaire dans lequel la société et la nature, l’esprit et le corps sont gardés dans un état de mobilisation permanent pour défendre cet univers »…

Chacun tremble à l’idée de ce processus qu’il sent venir inéluctablement.

L’angoisse diffuse face à l’automatisation, l’IA, la surveillance généralisée, la numérisation de tout, et bientôt la tokenisation généralisée… On sent qu’on devient données, flux, patterns, mais on ne voit pas comment arrêter la machine infernale…

Doing things and going places : tentative où s’impliquent toutes les facultés sensorielles et qui vise à développer une sorte d’antidote à la collectivisation qui nous menace, à nous entraîner – justement aux heures apparemment consacrées à la liberté – à faire de nous les membres de la masse.

Adorno avait anticipé Instagram. « Doing things and going places » : c’est littéralement la culture du post permanent (que je fais, où je vais), du check-in, du statut update. On croit affirmer son individualité en documentant frénétiquement ses expériences, mais cette documentation même nous transforme en « membres de la masse », tous faisant/postant/voyageant la même chose de la même manière. Avec la personnalisation algorithmique des feeds, on reçoit un flux sur mesure, conçu pour nous donner le sentiment d’une singularité alors qu’il ne s’agit que d’un « retour permanent du même »…

On vit pour ainsi dire plus dangereusement encore qu’on ne s’attend à vivre, c’est-à-dire en sacrifiant encore plus de son moi. Et l’on découvre en même temps grâce à ce sacrifice excessif de soi réalisé en se jouant, qu’il ne serait vraiment pas plus difficile de vivre sans moi, mais plus facile.

Quand, en surenchérissant sur l’activité, on découvre en jouant qu’on pourrait se passer de soi. Observons ces influenceurs qui performent leur vie et qui découvrent que le personnage fonctionne mieux que leur personne. Le moi devient obstacle à l’efficience de sa propre mise en scène…

Lorsqu’on ne participe pas, ce qui veut dire lorsqu’on ne nage pas en personne dans le flot humain, l’on craint – comme lors d’une adhésion trop tardive à un parti totalitaire – de manquer le train et d’attirer sur soi la vengeance de la collectivité.

FOMO théorisé 70 ans avant l’invention du terme. Ne pas être sur les réseaux sociaux = « manquer le train ». Ne pas participer aux tendances, aux conversations, aux événements = risquer l’exclusion sociale. La « vengeance de la collectivité » n’est pas violence physique mais invisibilité…

Une activité simulée est une sorte de réassurance, elle signifie qu’on est prêt à se sacrifier soi-même, on y pressent la seule garantie de la préservation de soi.

L’activité sur les réseaux sociaux pour se rassurer : je poste donc je suis

L’attachement fanatique pour l’automobile recèle un peu de ce sentiment d’être physiquement des sans-abri, qui est à la racine de ce que les bourgeois qualifiaient à tort de fuite devant soi-même, devant le vide intérieur.

En 2026, l’automobile, c’est surtout le smartphone. Impossible de s’en séparer. Le smartphone comme maison portative, seul point fixe dans le flux… mais le flux seulement depuis ce point fixe…

Quiconque veut suivre ne doit pas être différent. Le vide psychologique n’est lui-même que le résultat d’une mauvaise intégration sociale.

Ce qu’on appelle « vide intérieur » n’est pas déficience psychologique individuelle mais symptôme d’une structure sociale pathogène. Le vide (atomisation, précarité, absence de communauté réelle) qu’on essaie de combler par l’hyperactivité est produit par cette hyperactivité même…

L’ennui que fuient les hommes ne fait que renvoyer le reflet du processus de fuite dans lequel ils sont engagés depuis longtemps.

On ne fuit pas l’ennui vers l’activité, c’est l’activité compulsive elle-même qui produit l’ennui qu’elle prétend combattre. Le scroll sans limite sur TikTok/Instagram ne combat pas l’ennui, c’est l’ennui sous forme active…

Voici la seule raison qui maintient en vie la monstrueuse mécanique du divertissement, qui enfle de plus en plus sans qu’un seul individu y trouve du plaisir.

Les plateformes de streaming, l’industrie du jeu vidéo, TikTok, de nouveaux formats chaque mois pour diffuser leur camelote… « monstrueuse mécanique qui enfle » sans cesse… Mais combien trouvent vraiment du plaisir ? Le binge-watching, n’est-ce pas précisément consommer sans que rien ne soit pris qu’on ne portait déjà ?

Elle canalise le besoin de participer qui s’attaquerait sinon sans discrimination, de façon anarchique, à la collectivité.

L’industrie du divertissement comme dispositif de canalisation/contrôle du désir de collectivité. Au lieu de s’organiser politiquement, on « participe » via likes & commentaires. Participation simulée qui évacue la participation réelle. Du bullshit en guise d’engagement…

La catégorie à laquelle ces derniers ressemblent le plus est celle des toxicomanes.

2026 : addiction numérique, conditionnement dopaminique, flux continu, notifications pour créer la dépendance… D’ailleurs, les plateformes emploient des neuroscientifiques pour perfectionner leurs saloperies.

Les innombrables individus cédant comme à une drogue à leur propre quantité et à la mobilité – simples abstractions – pour fuir en masse, sont les recrues des nouvelles migrations de populations, qui laissent derrière elles des territoires déserts où l’histoire bourgeoise se dispose à s’achever.

Les « nouvelles migrations » ne sont plus seulement géographiques (migrants fuyant la guerre ou la misère…), mais aussi attentionnelles et existentielles : des centres-villes vidés, des lieux publics abandonnés, mais aussi nos déserts intérieurs, l’attention fragmentée…

Adorno observait les débuts de la société de consommation, les premiers voyages de masse et les industrie du divertissement (les « industries culturelles ») et en a saisit leur logique immanente. Ce texte de 1947 nous parle de 2026 parce qu’Adorno avait compris que saccager notre propre intériorité par l’hyperactivité compulsive, détruire les conditions de possibilité de toute vie contemplative et nous transformer en toxicomanes de notre propre vacuité étaient conditions et conséquences nécessaires du capitalisme.


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