Le capital comme pathogène et pharmacien, double profit…
Le marché des applications de « bien-être » devrait atteindre 61 milliards de dollars d’ici 2033, porté notamment par le segment de la santé mentale qui affiche, peut-on lire dans les news patronales, une croissance de 15,4% par an. Ce monde est merveilleux : les « coachs IA » et applications de méditation monétisent le stress généré par l’écosystème de notifications permanentes, de comparaisons algorithmiques et de sollicitations incessantes dont ils font précisément partie. Ou, dit autrement, les applications prospèrent sur l’anxiété et la fragmentation attentionnelle que produit systématiquement… l’infrastructure numérique. Bref, le pharmakon dans sa version toxique pure, c’est-à-dire quand le remède aggrave le poison qu’il prétend guérir. Le capital n’exploite pas seulement la force de travail, il vampirise l’expérience vitale elle-même transformée en surface d’extraction de valeur… Même Marx ne pouvait imaginer telle abjection.
Car ce qui est réifié ici dépasse le simple « bien-être » comme état psychologique, c’est toute une conception de l’existence qui se trouve tokenisée : responsabilité individuelle totale (ton mal-être = ton échec d’optimisation) & entrepreneuriat de soi (tu es le CEO de ta santé mentale), mesurabilité comme vérité (ce qui n’est pas tracké n’existe pas). L’utilisateur produit les données par tracking continu de son existence, effectue le travail émotionnel via l’engagement gamifié, paye pour cette mise au travail, et génère de la valeur résiduelle revendue sous forme de profils comportementaux. Subsomption réelle absolue : le sommeil, la respiration, la méditation… jusqu’aux derniers interstices de l’expérience subjective sont siphonnées pour devenir métriques optimisables et surfaces de rente…
Résultat : 60 milliards $ investis dans l’infrastructure de l’anxiété optimisée, pendant que, partout, les structures collectives de santé publique sont méthodiquement détruites…
Un petit bug toutefois dans ce système de déprédation : apparemment, la plupart abandonnent parce qu’ils réalisent intuitivement que quelque chose ne va pas, que l’application aggrave leur relation à eux-mêmes… Peut-être un premier pas avant de réaliser que c’est le capitalisme lui-même qu’il faudrait désinstaller ?
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